En 1347, 6 bourgeois, nous dit la chronique de Froissart, remettent les clés de leur ville au Roi d'Angleterre. En tête de la délégation, il y a un certain Eustache de Saint Pierre... C'est ce que veut commémorer le monument que la ville de Calais souhaite ériger à la fin du XIXème siècle.

"Les Bourgeois de Calais" groupe statuaire d'Auguste Rodin devant l'Hôtel de Ville de Calais
"Les Bourgeois de Calais" groupe statuaire d'Auguste Rodin devant l'Hôtel de Ville de Calais © Getty / Paul Almasy

-C'est une des sculptures les plus célèbres de Rodin... Un écrivain, Michel Bernard, raconte son histoire... Les Bourgeois de Calais... La scène qui a inspiré Rodin date des débuts de la guerre de cent ans.

1347, 6 bourgeois, nous dit la chronique, remettent les clés de leur ville au Roi d'Angleterre... En tête de la délégation, il y a un certain Eustache de St Pierre...

Le roi, c'est Edouard III, qui est également duc d'Aquitaine - un bon morceau de la France... 

Dans ces années 1340, Edouard III d'Angleterre se considérait comme le souverain légitime de la France. Il y avait entrepris une vaste chevauchée et choisi Calais pour y faire porter le produit de ses pillages qu'il comptait ensuite expédier en Angleterre. Encore fallait-il que ses bateaux pussent rejoindre le port. Il escomptait que les calaisiens ne résisteraient pas : ils avaient la réputation ne n'être pas fidèles à cent pour cent au roi de France. En réalité, c'est celui-ci qui les lâcha. Après avoir établi un moment un camp de toile à Sangatte, il le démantela et laissa les habitants de la ville à eux-mêmes.

Les calaisiens en furent réduits, je cite, "à manger toutes ordures par droite famine". Le chroniqueur Froissart raconte qu'ensuite ils durent se résoudre à capituler, envoyant leurs échevins," tout nus en leurs chemises, la corde au col s'avancer vers le roi d'Angleterre pour lui confier les clés de la cité. Le roi des Anglais les regarda très furieusement, ordonna qu'on leur coupe la tête mais sa femme, née française obtint que pour l'amour d'elle, il leur offre sa grâce."

-C'est ce que veut commémorer le monument que la ville de Calais souhaite ériger à la fin du XIXème. Michel Bernard en restitue la lente fabrication. En prenant le point de vue du maire d'alors.

Maitre Dewavrin, notaire de son état, Omer de son prénom. C'est un assez jeune notable mais qui sait calculer. Calais passait pour avoir été un peu pirate : il offrirait un monument qui montre son attachement indéfectible à la France pour le centenaire de 1789. Les Anglais nombreux à nourrir le commerce de la ville n'en seraient pas mécontents puisque le monument témoignerait aussi de la grandeur d'âme de leur ancien souverain.

Il se trouve que le nom de Rodin est indiqué à Dewavrin. Michel Bernard imagine la première entrevue des deux hommes puis la première visite du sculpteur à Calais où Léontine Dewavrin lui fait les honneurs de leur tranquille ménage. Rien n'a préparé Omer et Léontine à admirer l'art de Rodin qui est loin, ces années -là, d'attirer tous les honneurs.

La question du livre est : comment ce couple -elle encore plus que lui- a-t-il été ainsi attiré par ce qu'ils ne soupçonnaient pas ? Comment l'un et l'autre, par la grâce de Rodin, sont-ils devenus des bourgeois... comment dire... augmentés ? Au point que Dewavrin, mort en 1904, neuf ans après l'inauguration, survit aujourd'hui par le nom d'un créateur, au sens propre du mot, qu'il aurait très bien pu ne comprendre aucunement.

-Omer et Léontine d'un côté, Rodin Auguste de l'autre, Michel Bernard peint des partenaires avec la même considération pour les premiers que pour le second.

Et on suit le long labeur qui les unit à distance. Omer à Calais, essayant de garder, tel un berger, le troupeau des notables réuni autour du projet. Rodin à Paris, considérant la sculpture comme un artisanat précis jusqu’au détail : chaque pied de chacun des six bourgeois doit avoir sa vie. Mais l'artisan a des échéances et Rodin n'en veut pas. Il est assailli par les commandes et tout autant par son histoire avec sa farouche amie Camille Claudel.

Pendant toute cette période il travaille aussi à la Porte de l'Enfer : on ne saura jamais si celle-ci est vraiment finie, ouverte ou fermée.

C'est seulement en 1895, bien après le centenaire de 89, qu'il jugera l'inauguration des Bourgeois enfin possible.

-Et se pose alors une question qui mettra des décennies à être résolue. A quelle hauteur mettre les personnages ?

Au-dessous du ciel, c'est entendu : je dis cela sérieusement parce que Rodin, selon Michel Bernard, commence à sculpter par le ciel, c'est paradoxal.

Oui mais par rapport à la terre ?

Haut au-dessus des têtes ? Ce sont des héros.

Mais jusqu'où le sont-ils ? Il apparaitra de plus en plus qu'Eustache de Saint-Pierre, après avoir fait amende honorable, poursuivra une carrière à l'ombre du roi d'Angleterre.

En réalité il faut placer les Bourgeois à hauteur d'homme, ce qui finira par se faire.

Les passants les voient comme des compagnons d’à peu près de leur taille et qui avancent comme ils peuvent, comme eux.

Michel Bernard, à l'issue de ce beau livre, ne pose pas la question qui me vient aux lèvres : et les réfugiés qui hantent aujourd'hui Calais, comment regardent-ils les Bourgeois ? Mais peut-être ne sont-ils très nombreux à fréquenter le centre-ville.

Ouvrage : Michel Bernard Les bourgeois de Calais La Table ronde

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