C'est dans les années 20 que le peintre Chaïm Soutine rencontre des mécènes extravagants, les Castaing. Rencontre improbable mais comme en permet le Montparnasse de l'époque. Né juif sous l'empire tsariste sa légende raconte qu'il est arrivé à Paris suspendu sous un train.

Portrait de Madeleine Castaing par Chaïm Soutine - vers 1929
Portrait de Madeleine Castaing par Chaïm Soutine - vers 1929 © Getty / Sepia Times

-Beaucoup de tableaux de Soutine sont célèbres : l'Enfant de chœur, le Petit pâtissier ou encore Les quartiers de viande. Une exposition à l'Orangerie aux Tuileries les confronte avec ceux de l'américain De Kooning. Le parallèle que vous proposez est plus attendu et plus romanesque. C'est dans les années 20 que Soutine rencontre des mécènes extravagants, les Castaing.

Rencontre improbable mais comme en permet le Montparnasse de l'époque. Soutine, né juif sous l'empire tsariste, disait : « Quand on est confiné dans un trou comme Slimovitchi, près de Vilnius, la chance de se retrouver Paris est quasi nulle ». Pourtant, formé aux Beaux-Arts en Lituanie, il y parvint. Sa légende raconte qu'il est arrivé dans la capitale suspendu sous un train. Elle ajoute que déchargeant du poisson dans les gares la nuit, il en conservait l'odeur le jour. La réalité était qu'il se lavait peu.

Il avait une dilection pour la viande qu'il se faisait livrer par quartiers entiers dans son atelier, les laissant se décomposer jusqu'à intervention des services d'hygiène.

C'est cet homme qui attire soudain Marcellin et Madeleine Castaing. Ils habitent une gentilhommière à Lèves près de Chartres. Madeleine est très amoureuse, Marcellin très infidèle. Un soir, dans un bordel que Marcellin a l'habitude de fréquenter, Madeleine se glisse dans le lit de la belle qu'il allait rejoindre. Le couple aime les émotions fortes.

-Soutine lui en fournira beaucoup.

Les Castaing se prennent d'une passion exclusive pour Soutine. Bien plus tard à 95 ans, Madeleine racontera en frappant de sa canne son plancher : « Mon mari et moi n'avions qu'une idée : L'acheter, l'acheter, l'acheter! »

A cet effet, ils l'installent des mois durant dans leur château. Leur désir est aussi de le voir peindre.

Il lui fallait de vieilles toiles qu'il attaquait, littéralement. Il utilisait vingt voire trente pinceaux quand il n'empâtait pas directement la couleur avec la main. Cela aurait pu être un spectacle si Soutine n'avait pas exigé : « Personne à trente mètres à la ronde ! » Sinon, il prenait ses cliques et ses claques et il fuyait.

-S'il n'y avait eu que cela ! L'hôte des Castaing n'était pas un invité de tout repos.

Un jour, il exigeait le cheval d'une carriole de bohémiens qu'il avait aperçue au bout du parc. Un autre, c'était un bœuf entier écorché. 

Il lui arrivait d'installer son atelier dans le couloir du rez-de-chaussée, obligeant toute la famille Castaing à contourner la maison par l'extérieur pour vaquer à ses occupations. 

La difficulté augmentait quand il se résolvait à offrir sa toile aux premiers regards. Le risque était grand qu'il la détruisît aussitôt si Madeleine ne se montrait pas assez admirative mais aussi bien si Marcellin tentait une comparaison malvenue avec Renoir, qu'il n'acceptait pas.

Et ensuite, quand les Castaing proposaient d'acheter la toile, Soutine pouvait exiger qu'ils lui en rapportent deux plus anciennes qu'il déchirait ! Enfin, on pouvait commencer à discuter du prix.

-A la fin des années 30, relation se dégrada, la guerre éloigna des Castaing Soutine qui retrouve le malheur d'être juif et mourut en 1943 dans une quasi-clandestinité. Madeleine ne disparut qu'en 1992 à près de cent ans.

Son château réquisitionné par les occupants allemands, elle avait ouvert à Paris au coin de la rue Bonaparte et de la rue Jacob une boutique de décoration où on pouvait la visiter presque jusqu'à la fin. De Soutine, elle avait appris une leçon : elle ne vendait qu'aux personnes qui lui plaisaient. Il avait souffert d'atroces douleurs d'estomac, elle ne mangeait presque rien et buvait de l'eau chaude. Elle prétendait que ce régime lui avait permis de conserver une peau étonnamment blanche. Toutefois les rides ne l'épargnaient pas. Elle avait pris l'habitude de tendre son visage à l'aide de l'élastique qui retenait le couvre-chef qu'elle ne quittait jamais.

Son ami le photographe aventurier François-Marie Banier l'a représentée ainsi au milieu de son bric à brac.

Quand, intéressé, il lui demandait combien de Soutine, elle possédait, elle répondait : « Moins qu'on ne le dit, plus qu'on ne le croit ».

L’exposition "Chaïm Soutine / Willem de Kooning, la peinture incarnée" ouvre à L'Orangerie à Paris. Le catalogue sera édité par Hazan

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