L'idée de Société des Nations vient du président américain Wilson. Il l'exprime dès son message au monde de janvier 1918 ; il la réitère au Congrès de paix en 1919 après qu'il a apporté aux Alliés en Europe une aide décisive.

XVIème séance de la Société des Nations à Genève en septembre 1935
XVIème séance de la Société des Nations à Genève en septembre 1935 © Getty / Keystone-France

-Il peut paraître naturel que la première rencontre de Biden avec Poutine ait lieu à Genève, comme celle de Reagan et Gorbatchev en 1985 : la ville suisse est devenue capitale internationale avec la naissance de la Société des Nations, l'ancêtre de l'ONU, en 1919. Société des Nations à laquelle Washington n'a finalement pas adhéré et dont Moscou n'a été membre que cinq ans...

L'idée de Société des Nations vient tout de même du président américain Wilson. Il l'exprime dès son message au monde de janvier 1918; il la réitère au Congrès de paix en 1919 après qu'il a apporté aux Alliés en Europe une aide décisive. Il veut délégitimer l'idée de guerre. Vive la sécurité collective, répète-t-il, elle passe par le désarmement, ajoute-t-il. Que le Congrès à Washington ait ensuite refusé l'adhésion, c'est une autre affaire qui relève de la tradition isolationniste américaine. Mais sans Wilson, l'ouverture solennelle de la SDN le 15 novembre 1920 n'aurait pas eu lieu.

-Et elle n'aurait pas eu lieu à Genève, Salle de la Réformation.

Wilson fils de pasteur connaissait le rôle de Calvin, il avait comme d'autres apprécié celui de la Croix Rouge qui avait œuvré depuis Genève à la recherche et la protection des prisonniers de guerre.

Et il avait préféré Genève à Bruxelles. Quitte à exalter les vertus de la neutralité, on aurait pu en effet élire Bruxelles. En 1914, quand l'Allemagne avait envahi la Belgique, le Conseil fédéral helvétique avait jugé que condamner cette violation de la neutralité était contraire à la neutralité. Malgré le fossé moral qui sépara les Romands des Alémaniques tentés par des choix contradictoires, la Suisse avait pu se protéger pendant tout le conflit. Chateaubriand avait osé un pronostic un siècle plus tôt : c'est, disait-il, un pays qui saura fonder une banque sur les calamités humaines. Une grève générale révolutionnaire l'a certes secouée en novembre 1918 mais Wilson l'a engagée à la réduire vite fait. Bref le Conseil fédéral est prêt à tendre les bras à la SDN, la population un peu moins qui, consultée par votation, ne répond pas par un oui très net. Mais là encore il n'y a rien d'étonnant en Suisse.

Au début, les diplomates qui viendront travailler à Genève trouveront la ville un peu austère mais on y voit le massif du Mont Blanc ce qui n'est pas le cas à Bruxelles et d'autres organisations internationales se grefferont. Si on compte les ONG, elles sont aujourd'hui plusieurs centaines à Genève, embauchant des personnels de partout au point qu'un calviniste n'y retrouve plus ses petits.

-La SDN, c'est quarante-deux états au moment de l'ouverture. Et pas seulement des européens. Comme avec la conférence de Versailles qui l'a préparée, on a affaire à une instance désormais planétaire.

Des pays d'Asie et d'Afrique sont reconnus comme adultes dès lors que leur adhésion est acceptée. Ce qui ne manque pas de sel quand il s'agit de pays antiques comme l'Ethiopie -1923, l'Irak -1932, l'Egypte- 1937.

Au moment de l'ouverture, le président de la Confédération helvétique Giuseppe Motta, un tessinois, avait recommandé que les pays vainqueurs de 14-18 ne rejettent pas pour toujours la collaboration avec les vaincus. Ceux-ci finirent aussi par être admis, l'Allemagne en 1926.

Cette date marque un peu l'apogée de la SDN. Mais c'est un faux semblant. L'Allemagne républicaine joue alors la carte de la paix mais plutôt par des accords particuliers que par le système multilatéral esdénien. Esdenien comme il y aura plus tard onusien.

En 1925 l'Allemagne a signé en effet, en Suisse d'ailleurs, le pacte de Locarno qui est garanti par quatre signataires seulement - Allemagne Italie France Royaume Uni.

-Le pacte de la SDN, esdénien si vous y tenez, prévoit pourtant qu'en cas d'agression d'un membre par un autre, des mesures de rétorsion soient appliquées par tous.

Elles ne le seront jamais. La SDN n'a pas de gendarmerie internationale à sa disposition - l'équivalent de ce que seront les Casques bleus. L'unanimité de son Conseil est nécessaire pour voter les sanctions.

Quand la Mandchourie chinoise sera occupée par le Japon en 31, quand l'Ethiopie sera occupée par l'Italie en 35, la SDN sera impuissante. Les années 30 seront celles de son échec. Hitler s'en retirera en 1934. Son deuxième secrétaire général passera son temps à multiplier vainement les accommodements avec les dictatures. C'est un Français mais qui se souvient seulement de son nom ? Joseph Avenol. C'est lui qui inaugure le grand Palais des Nations décoré par le peintre catalan Sert, spécialiste du trompe l'œil, et qui accompagne la réduction du personnel de 700 à 100.

-Le personnel esdénien décrit dans Belle du Seigneur par le romancier Albert Cohen, qui en était.

Le personnage d'Adrien, par exemple. La catastrophe avance et il n'agit que dans son propre intérêt. Soit pour obtenir de l'avancement soit pour gagner des vacances. Les deux ne sont d'ailleurs pas incompatibles. Un passage est particulièrement connu où Adrien compte ses jours de congé prévisibles avec son élégant porte mine en or; il arrive à 87 jours plus les 52 samedis matin : pour deux heures de travail pourquoi faire le trajet entre sa villa patricienne des bords du lac et le Palais des Nations ?

Et quand on lui parle des textes inutiles qu'il rédige avec le même portemine et qu'il agrafe ensuite, Adrien montre ces deux instruments menaçants, le porte mine et l'agrafeuse, comme s'ils étaient des mitrailleuses capables d'arrêter les dictateurs et il fait un nouveau calcul : attention 80 agrafes à l'heure !

En fait, la SDN, au moment de sa fin, était renvoyée à la périphérie des affaires mondiales qui se traitaient comme avant 14 par l'affrontement direct des chancelleries nationales. Comme aujourd'hui où sur fond de lac Léman certes, nous assistons au face à face brut de deux puissances, les Etats-Unis et la Russie.

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