Jacques Bainville était, dans le premier tiers du siècle passé, un journaliste-vedette du mouvement royaliste l'Action française. On peut même dire qu'il en était l'historien-maison. Il n'avait pas dans ce domaine de formation universitaire mais il voulait en donner une aux hommes politiques.

Portrait de Jacques Bainville réalisé par les studios Harcourt en 1929
Portrait de Jacques Bainville réalisé par les studios Harcourt en 1929 © AFP / AFP

-Vous poursuivez votre parcours dans la galerie des personnages de la droite que l'époque nous fait redécouvrir. Aujourd'hui l'historien Jacques Bainville.

La semaine passée c'était le parfumeur François Coty. Aussitôt après ma chronique, son arrière-arrière-petite-fille m'a écrit. Je sais déjà ce que l'arrière arrière-petite-fille de Jacques Bainville pourra me confier. L'autre soir, elle s'est approchée d'Eric Zemmour qui tenait meeting à Toulon, elle tenait un exemplaire de son livre pour le faire dédicacer et elle a dû lui dire qu'il prolongeait l'œuvre de son aïeul. Eric Zemmour en a été émoustillé comme par un bain de jouvence.

Bainville, c'était, dans le premier tiers du siècle passé, un journaliste-vedette du mouvement royaliste l'Action française. On peut même dire qu'il en était l'historien-maison. Il n'avait pas dans ce domaine de formation universitaire mais il voulait en donner une aux hommes politiques : « S'ils ne savent pas leur histoire, ils ne méritent pas davantage de confiance que des médecins qui n'auraient jamais fréquenté l'hôpital. »

-Mais quelle histoire ?

Histoire partiale, histoire vraie, disait un autre éditorialiste de l'Action française.

Bainville faisait de l'histoire politique et diplomatique apparemment classique dressant de vastes panoramas de l’Europe, où le rôle de chaque nation se trouvait déterminé par sa géographie. Dès 514, disait-il, Clovis, en même temps qu'il était baptisé, boutait l'ennemi héréditaire de l'autre côté du Rhin. L'ennemi héréditaire ? L'Allemagne n'existait pas encore non plus que la France d'ailleurs mais elles étaient déjà constituées en ennemies complémentaires. Ce n'est pas qu'on ne s'appréciait pas, la France connaissait même mieux qu'aujourd'hui l'Allemagne mais on l'aimait tellement qu'on aurait préféré qu'il y en ait plusieurs. Le livre le plus célèbre de Bainville, « Les conséquences politiques de la paix », regrettait que le traité de Versailles en 1919 n’ait pas démembré l'Allemagne en créant une confédération rhénane qui aurait joué un rôle bienvenu d'état-tampon.

Pareillement nous devrions soutenir l'empire russe et l'empire ottoman : ils séparent des masses asiatiques toujours menaçantes... la civilisation. La civilisation, c'est la nôtre.

Bainville n'imaginait pas un autre monde que dominé par l'Occident : il est vrai qu'il n'était pas le seul à l'époque.

-Comment écrivait-il ?

Comme il s'habillait. Avec des manchettes et une pochette. Costume impeccable, pli de pantalon parfait, col haut, très "grand style."

Mais il aimait aussi produire des fables. En voici une, Jaco et Lori, une histoire de perroquets qui, pour n'avoir pas eu le succès de son Histoire de France, est tout de même révélatrice.

Jaco s'installe à la fenêtre de la bibliothèque d'un vieil érudit, M. Lagouet de Corceleu. Le soir tombe et le creux de la nuit venu, le vieil homme meurt. Le livre qu'il lisait s'est échappé de ses mains et à la dernière page ouverte, que lit-on ? Le désarroi d'un curé contraint de parler du haut de son clocher en ruines à un peuple étranger qui s'est substitué à ses anciens paroissiens. Le spectre du grand remplacement déjà.

Bainville néanmoins était convaincu que nos peuples d'Europe pouvaient retrouver en eux-mêmes la capacité de résister à la dissolution. Il saluait ainsi le vitalisme des Italiens qui avaient su se reprendre avec le fascisme. Mais le coq gaulois, je cite, a-t-il encore ce qu'il faut pour téter la louve romaine ? L'mage est forte.

-Reçu à l'Académie française en septembre 1935, Bainville achève son discours par ces mots : "Pour les renaissances, il est encore de la foi."

Oui mais il meurt tout de suite après, en février 1936.

Nous sommes en pleine campagne des législatives qui verront la victoire du Front populaire. Le catafalque de Bainville repose devant son domicile rue de Bellechasse, entouré de militants d'Action française. Une voiture a le tort de s'engager dans la rue. Elle transporte... Léon Blum. Les jeunes camelots du roi l'ayant reconnu brisent la glace arrière et commencent à faire un mauvais parti au leader socialiste qui n'est sauvé que par l'intervention de gardiens de la paix et d'ouvriers descendus d'un échafaudage. 

Bainville détestait l'émeute, le coup de poing et il n'est pas responsable des individus qui ont voulu transformer son enterrement en lynchage. Tout de même Maurras, le chef de l'Action française, avait déclaré peu auparavant qu'il fallait attaquer les parlementaires qui protestaient contre la guerre fasciste en Ethiopie au... couteau de cuisine.

Dans son conte mettant en scène des volatiles déchainés, Bainville l'avait bien dit qui ne cessait de faire répéter au perroquet Jaco : "Ça finira mal !"

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