L'élection, c'est/c'était un rite. On s'y préparait bien avant la Première fois, par exemple par l'élection du délégué de classe. Les femmes l'ont même attendue pendant plusieurs générations avant d'être enfin électrices.

Un électeur prenant les bulletins de vote dans un bureau à Paris le 26 avril 1936
Un électeur prenant les bulletins de vote dans un bureau à Paris le 26 avril 1936 © Getty / Keystone-France

-Depuis dimanche, nous sur-commentons la sur-abstention en l'interprétant comme un phénomène politique : rejet d'une offre obsolète, demande d'autre chose etc. Et si on tentait une analyse, osons le mot, anthropologique : peut-être vivons-nous aussi un moment de bascule dans l'histoire de nos rites.

L'élection, c'est/c'était un rite. On s'y préparait bien avant la Première fois, par exemple par l'élection du délégué de classe. Les femmes l'ont même attendue pendant plusieurs générations avant d'être enfin électrices et éligibles dans la France libérée.

Une remarque que vous faisiez, Bruno, l'autre jour, hors antenne, m'a fait réfléchir. Les dimanches soirs d'élection, votre premier devoir vous fixe devant votre poste alors qu'un autre, disiez-vous, vous commanderait d'emmener vos enfants assister aux opérations de dépouillement. D'ailleurs cette année, ils ne vous ont pas demandé de les y accompagner. Signe des temps ?

C'est ainsi que je me suis souvenu de mes dimanches d'élection. J'habitais un bâtiment municipal où travaillaient mes parents et qui servait de bureau de vote. Le matin, en ouvrant les volets, je voyais le défilé des citoyens devant l'entrée où se tenait mon père qui distribuait les bulletins. Le soir, j'assistais au dépouillement, passant de table en table parmi les scrutateurs.

Les rites sont commémoratifs. Quand je vais voter, je pense à mon père qui, entre le Front populaire de 36 et la Constituante de 45, n'a pu élire de députés et à ma mère qui a été tenue en lisière si longtemps alors qu'elle brulait de faire de la politique.

Les rites sont commémoratifs et cumulatifs. Qui n'a pas vu ses parents voter a moins de chance de vouloir voter.

-Parler du vote en termes de rites c'est introduire le langage du sacré dans la République.

Durkheim n'y voyait pas de difficulté. Emile Durkheim fondateur de la sociologie française Grand républicain devant l'Eternel. J'emploie à dessein ces mots car il y a eu une religion républicaine.

L'homme, disait Durkheim, se croit libre; en même temps il ne peut tout maîtriser car quelque chose d'autre existe en dehors de nous, au-dessus de nous qui va se manifester pendant le vote. La cérémonie du vote fait entrer du sacré dans notre vie quotidienne. Le sacré c'est la force sociale qui se manifeste, symboliquement  en corps électoral.

-Durkheim, l'oncle. Maintenant Marcel Mauss, le neveu, le père fondateur de l'ethnographie française.

On le connait d'abord par son Essai sur le don. L'homo economicus n'est pas le tout de l'homme. Pourquoi donnons-nous si souvent ? Et que mettons-nous de nous-même dans l'objet du don qui n'est pas seulement une substance matérielle ? Qu'on pense, en Nouvelle Calédonie, à la coutume qu'on échange avec ses hôtes quand on rend visite à une tribu. Soit dit en passant, le referendum sur le statut de la Nouvelle-Calédonie a provoqué une abstention déjà abyssale : 63% un dimanche de novembre 1988. Pourtant Mauss disait qu'on serait bien inspiré de s'intéresser aux rites des Kanaks.

Il ajoutait qu'il y avait des rites positifs et des négatifs. Depuis 2002, nous avons tour à tour immolé et partagé : Le Pen père, Sarkozy, Le Pen fille... Chacune de nos présidentielles est-elle autre chose qu'un rite négatif ?

-Et maintenant nous serions parvenus à la négation des rites.

Durkheim, Mauss... Bergson si vous le voulez bien. L'intelligence qui dissout, dit-il, fait naître puis répand le doute. L'intelligence suggère d'abord que l'élection ne sert pas à grand-chose. Après avoir parlé de l'inutilité du vote, elle veut persuader dorénavant de son inanité.

Mais, prévient Bergson, l'intelligence qui dissout le corps social peut fortifier l'égoïsme et le simple calcul.

Et gare, l'élection n'est pas le seul rite menacé d'être mis en faillite. Les rites de passage le sont tous. Rites de passage : Van Gennep, 1909.

L'enterrement est remplacé par l'incinération - vous me direz que c'est un ultime succès pour les urnes.

Le mariage recule.

L'incorporation militaire n'a plus cours. 

Et le baccalauréat est en train de disparaitre sous nos yeux.

La semaine passée a commencé par la dernière sortie d'une survivante, l'épreuve de philo autrefois reine. Pour que votre note soit prise en compte, il fallait obtenir ce lundi un résultat supérieur à celui obtenu au long du contrôle continu. On a donc vu nombre de candidats superbement indifférents à ce trompe l'œil sortir de la salle d'examen au bout d'un quart d'heure, le sourire aux lèvres. Tout ça comptait pour du beurre ! Les mêmes - qui auraient pu être primo votants - ne se sont pas rendus aux bureaux de vote le dimanche qui a suivi. Tout ça comptait pour du beurre. Les 18-24 ans doivent être 90% à s'être abstenus.

Les politistes et les politiques pourraient réfléchir sur la convergence de ces deux évènements : le sous-bac, la sur-abstention. La tentation pourrait être de liquider le cérémonial du vote - machines à voter, vote différé, vote d'un chic chez soi "ça ne vous prendra pas cinq minutes"... Le résultat ce sera la dévalorisation définitive comme pour le bac.

Contact