Les citoyens de l'ile ne souhaitent plus être confondus avec les sujets de Xi Jingping, et voudraient dans leur majorité disposer d'un passeport "Taiwan". Mais pour Pékin, cette question du nom de l'île ne peut être posée: Taiwan est définitivement une province de la Chine éternelle.

Vue de Taipei City
Vue de Taipei City © Getty / Chan Srithaweeporn

C'est peut-être l'endroit le plus dangereux du monde en ce moment. On se dispute déjà pour savoir comment le nommer. Pour désigner l'ile de Taiwan, qu'elle aurait pour mission historique de récupérer, la République populaire de Chine préfèrerait qu'on utilise seulement le nom de sa capitale, Taipei.

"Même cassés, nos os restent liés par nos tendons", disait Xi Jinping quand il était encore d'humeur poétique. Dans la seconde moitié du XVIIème, la jeune dynastie Qing avait intégré l'ile - il faudrait dire l'archipel - de Formose à la Chine continentale, mettant fin à une longue période de disputes qui l'agitaient depuis qu'elle n'était plus colonie néerlandaise. 

Pendant deux siècles, l'empereur y favorisa l'émigration de paysans chinois venus de ses provinces surpeuplées. Puis la dynastie affaiblie dut céder l'ile au Japon voisin. C'était en 1895. Le Fils du Ciel, dans la Cité interdite, en fut inconsolable, parait-il. La population totale n'atteignait pourtant pas alors les 3 millions d'habitants. Les habitants chinois se retournèrent bien vers l'Angleterre puis vers la France pour demander un protectorat. En vain. Ils établirent une république de Formose dont le drapeau est conservé comme un trésor national au musée de Taipei. Mais l'expérience fut éphémère et les Japonais l'emportèrent.

Ils conservèrent et peuplèrent l'ile à leur manière pendant cinquante ans, jusqu'à leur défaite en 1945 et la réunification, par les Alliés, de l'ile avec la République de Chine de Tchang Kai-Chek. Le mot Formose est alors assez généralement partagé. On doit le mot Formose aux navigateurs portugais qui, débarquant sur l'île, l'avaient déclarée "formosa", merveilleuse. C'est un nom occidental et Tchang Kai-Chek , en 1945, appartient au camp occidental. Finalement vaincu par Mao, il se replie donc en 1949 sur l'île : le nom de Formose restera d'usage courant pendant la guerre de Corée qui évite l'invasion de l'île par Mao . Et pareillement pendant la guerre froide. Formose est alors une digue essentielle dabs le dispositif mondial de l'anticommunisme.

Tchang Kai-Chek se voyait comme le mainteneur à Taipei de la République de Chine qu'il avait présidée sur le continent. Les habitants de l'ile disposent d'un passeport aux armes de la République de Chine. Ils célèbrent l'anniversaire de sa création, en 2011, par Sun Yat-Sen. Evidemment, en 1911, Taiwan était japonaise... Il n'empêche, il leur a été dit que si Tchang Kai-Chek est leur père, Sun Yat-Sen est le grand-père: voilà au moins un nom qu'ils partagent avec les Chinois du continent.

Taipei conserve aussi l'essentiel des objets sauvegardés de la Cité interdite. La République de Chine, assaillie par les Japonais puis par les communistes, les avait enfermés dans un nombre incalculable de caisses dont beaucoup finirent par être récupérées à Taipei. Pour Tchang Kai-Chek, cette odyssée de quelque 6000000 objets était l'équivalent de la Longue Marche de Mao.

C'est par le Musée national que les habitants de Taiwan sont familiarisés avec l'histoire millénaire de l'Empire du milieu que leurs aieux n'ont en fait rejoint que tardivement et marginalement. Encore un paradoxe de la mémoire de l'île. Récemment, une annexe du Musée national a été ouverte au Sud de l'île, un peu comme le Louvre en a ouvert une à Lens.

Ces dernières années, l'aménagement et la création des musées en disent long sur la transformation du passé de Taiwan. Tchang Kai-Chek est mort en 1975. Une lente démocratisation de son régime a suivi. Jusqu'à l'alternance de 2016, où son vieux parti, le Guomindang qui restait l'œil fixé sur le continent, a fini par perdre les élections. Mais bien avant, l'interprétation monolithique de l'histoire qui avait longtemps prévalu était tombée en ruines. Le cinéma, les circuits non académiques mais aussi, en effet, les musées y sont pour beaucoup. Juste en face du Musée national s'est ouvert un Musée des aborigènes. Ils sont encore près d'un demi-million, sur 23 millions d'habitants et ils entendent qu'on raconte comment, issus d'une première vague migratoire, ils ont été recouverts par d'autres.

Le souvenir de l'époque japonaise est revenu lui aussi : celui des tentatives d'assimilation, celui des résistances. En février 1947, le Guomindang avait réprimé dans le sang des manifestations des taiwanais d'origine mécontents de voir tous le postes importants occupés dorénavant par des continentaux. Un Mémorial a été édifié dit du 28 février 1947. Enfin, le Musée national s'est élargi à des sections nouvelles qui souhaitent présenter Taiwan comme une ile de mémoires, au pluriel, au contact d'une Asie plurielle. 

La présidente taiwanaise parle pour désigner la période très chaude d'aujourd'hui d'un "combat de valeurs". Les citoyens de l'ile ne souhaitent plus être confondus à l'étranger avec les sujets de Xi Jingping. Ils voudraient dans leur majorité disposer d'un passeport "Taiwan" sains plus de mention de la Chine. Mais pour Pékin, cette question du nom de l'île ne peut être posée: Taiwan c'est définitivement une province de la Chine éternelle.

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