En 1814, Chateaubriand avait écrit : "Il est temps de libérer la parole et de rendre au pays sa liberté morale." Charles X, le dernier roi Bourbon, tombera en 1830 pour avoir voulu de nouveau asservir les plumes.

Louis Léopold Boilly - Politiciens dans le jardin des Tuileries - 1832
Louis Léopold Boilly - Politiciens dans le jardin des Tuileries - 1832 © Getty / PHAS

-Le film Illusions perdues de Xavier Giannoli vient de sortir. Il vous permet de revenir sur le personnage du roman de Balzac : Lucien de Rubempré, jeune homme de grande beauté et de beaucoup de talent porté par les attentes de sa famille de province et découvrant à Paris les délices puis les cruautés du journalisme.

Nous sommes à l'époque de la monarchie constitutionnelle -1814-1848. Après la dictature impériale, la question de la liberté de la presse était devenue centrale. En 1814, Chateaubriand avait écrit : "Il est temps de libérer la parole et de rendre au pays sa liberté morale." Charles X, le dernier roi Bourbon, tombera en 1830 pour avoir voulu de nouveau asservir les plumes. A peine va-t-il signé plusieurs ordonnances liberticides que les meilleurs des journalistes de la capitale se réunissent pour les déclarer illégales. Ils font composer leurs articles de protestation aux sièges du "National" et du "Globe" et trouvent un imprimeur courageux qui accepte de sortir de ses presses leurs journaux. C'est la première journée des Trois Glorieuses dont Louis-Philippe d'Orléans tirera parti pour devenir roi des Français.

-On aura noté le rôle déterminant de l'imprimeur.

Balzac a été imprimeur - sans succès d'ailleurs. Le sujet de la fabrication l'intéresse peut-être davantage que celui de la liberté à laquelle il ne croit guère.

L'un des personnages principaux de ses "Illusions perdues", que Giannoli a renoncé à mettre en avant, c'est l'ami imprimeur de Rubempré qui, à Angoulême, s'acharne à inventer un papier qui doit coûter moins cher. Aujourd'hui que le papier fait défaut, on comprend de nouveau que la question est en effet centrale.

-Mais les journaux de l'époque tiraient à si peu d'exemplaires qu'ils n'avaient pas besoin d'énormément de papier.

Ce sont ces modestes titres, destinés souvent à un parti, à un seul cercle que Lucien fréquente à ses débuts.

Il lui est reproché de passer d'une feuille libérale à une autre, royaliste. Mais il fait bien comprendre que les ultras de droite comme les gens de gauche ont pu se retrouver quand il s'est agi de défendre la liberté d'expression. Chateaubriand était le héraut de cette lutte alors que la publication qu'il animait s'appelait "Le Conservateur". Elle avait d'ailleurs la taille des publications de l'époque : 3000 exemplaires au départ en 1819 : jamais plus de 6000.

L'étroitesse des tirages contraignait au partage de la lecture : à haute voix dans les salons, en silence dans les cabinets de lecture qu'on pouvait trouver un peu partout en province, par exemple dans l'Angoulême de Rubempré.

-Mais ce qui intéresse Balzac, ce n'est pas tant la stabilité des habitudes que le mouvement social tel que le porte la bourgeoisie conquérante.

Ce n'est pas un hasard si Marx l'a lu avec autant d'intérêt.

Balzac commence la rédaction d'"illusions perdues" en 1836, l'année ou le grand rénovateur Girardin fonde "La Presse".

L'objectif de cette nouvelle venue est de changer d'échelle. En baissant de moitié les prix de vente habituellement pratiqués, il va élargir son public et l'offrir aux annonceurs publicitaires qui commencent à se multiplier sur le marché. "La Presse" de Girardin est vendue deux fois : au lecteur et à l'annonceur. Girardin observe avec malice que cela le dispense de se vendre une troisième fois, au gouvernement.

-Juillet 1836. C'est le début, précisément, de la rédaction du roman. Le même mois, Girardin blesse à mort dans un duel Carrel, du "National".

Armand Carrel, c'est lui aussi un personnage de roman. Il était du petit noyau initial des Trois Glorieuses. Il était devenu le responsable unique du « National » qu'il avait orienté vers un républicanisme à l'américaine. Il avait été assez courageux pour se retrouver prisonnier politique à Sainte-Pélagie.

Il accuse Girardin de concurrence déloyale. Celui-ci répond par un entrefilet venimeux : Carrel aime une femme mariée, on ne peut divorcer à l'époque, Girardin menace de dévoiler le nom du mari. Carrel répond au maitre chanteur en le provoquant à un duel dont il sort blessé à mort.

On a dit que le combat pour la liberté de la presse pouvait réunir droite et gauche. Chateaubriand est accablé par la disparition de Carrel qu'il considérait un peu comme un fils. Aux obsèques, civiles, le vieil enchanteur demande à tenir l'un des cordons du poêle.

Balzac a vu un cœur pour tomber au champ de l'honneur. Il s'est vu ensuite, pressé par ses créanciers, vendre ses romans en feuilletons à Girardin.

Les journalistes d'aujourd'hui ne peuvent attendre de lui une peinture idyllique du métier.

Et je préfère ne pas parler de qu'il faudrait dire en 2021.

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