Avant 1970, le féminisme universaliste dominait. Il avait infusé avec la lecture par toute une génération du "Deuxième sexe" de Simone de Beauvoir. Son objectif ? A partir de notre situation d'opprimées, nous ne revendiquons pas une société féminine mais une société où hommes et femmes partageraient les mêmes valeurs.

Manifestation contre les violences faites aux femes à Marseille en 2018
Manifestation contre les violences faites aux femes à Marseille en 2018 © Getty / SOPA Images

Le syndicat étudiant UNEF crée la controverse en admettant organiser des réunions non mixtes, c'est à dire dont les blancs sont exclus, pour permettre aux personnes victimes de racisme de témoigner... Les réunions en non-mixité ont-elles existé à d'autres périodes, pour d'autres luttes sociales ? Jean, vous avez regardé du côté du mouvement féministe...

Avant 1970, le féminisme universaliste dominait. Il avait infusé longuement avec la lecture par toute une génération du "Deuxième sexe" de Simone de Beauvoir. Son objectif ? A partir de notre situation d'opprimées, nous ne revendiquons pas une société féminine mais une société, préparée par un combat commun, où hommes et femmes partageraient les mêmes valeurs.

Néanmoins, dès l'automne qui suivit le mouvement de mai 68, on vit Antoinette Fouque et un petit groupe qui s'appellera bientôt Psychanalyse et Politique, Psy et Po, organiser des réunions non mixtes. Au nom d'un féminisme cette fois différentialiste. Luce Irigaray définit alors une écriture spécifiquement féminine, une sexualité spécifique. Cette "féminitude" ne peut s'exprimer que dans un entre soi libérateur.

L'université expérimentale de Vincennes est habituée aux opérations coup de poing mais le 21 mai 1970, elle va vivre un de ses moments symboliques. Un groupe de filles arrive, arborant des tee-shirts provocants "Nous sommes toutes des mal baisées, des hystériques, des prostituées". Et en un tour de main, elles expulsent les étudiants d'un amphithéâtre pour s'y retrouver et débattre seules. La question de la non-mixité se posera ensuite dans nombre de lieux de l'enseignement supérieur, généralement résolu par le vote - le suffrage universel féminin, en somme.

-Le mot MLF utilisé alors ne signifie pas Mouvement de libération de la femme mais DES femmes.

D'où une première question : peut-on faire régner une non-mixité simple, en noir et blanc ? On n'est plus au temps où Michelet disait que la femme, c'était la moitié du ciel. Il y a des femmes, multiples.

Luce Irigaray disait que la naissance des femmes n'était jamais accomplie, leur corps jamais produit une fois pour toutes, leurs lèvres jamais ouvertes ou fermées sur une vérité. Le féminisme différentialiste, familier des figures toujours en mouvement, va facilement accueillir l'idée, évolutive, de genre qui va complexifier le vieux concept de mixité-non mixité. La mixité sexuelle fait référence aux différences biologiques, le genre renvoie à la culture. Comment se construisent le masculin et le féminin ? N'est-ce pas notre culture jusque dans son exposition des sciences naturelles qui pose cette binarité ? Assigner un sexe, le bon sexe, ce serait une réduction. 

-Si les identités se démultiplient, de plus en plus variées et changeantes, comment se réunir encore entre soi ?

D'autant que les féministes les plus différentialistes, refusant de penser la société en silos ont prêté de plus en plus attention à... la race. On n'est plus au temps de Michelet - une moitié du ciel et une autre. On n'est plus non plus au temps du bon professeur Albert Jacquard (1925-2013) qui nous enseignait que s'il y a une espèce humaine, les races humaines n'existaient pas. Eh bien maintenant, à gauche, on en serait quelquefois à affirmer que si les races n'existaient pas, il faudrait les inventer. Car c'est ainsi que pourront se dévoiler les processus de domination que nourrit la dissimulation de leur présence.

En conséquence, il convient de croiser les identités de race avec celles de genre. Une foultitude de catégories se lève. Les suffixes pleuvaient déjà : homophobes, transphobes, lesbianophobes... Voilà maintenant les préfixes : fémonationalistes, fémoimpérialistes voire fémofascistes voudraient imposer le droit occidental universaliste aux féministes racisées, décoloniales, civilisationnelles du Sud. 

Sur le terrain dont on espérait qu'il soit labouré par un grand mouvement social, s'élèvent partout des lignes de haute tension électrique. La question de la non-mixité, binaire, est dépassée.

Je ne veux pas transformer une simple chronique en éditorial moralisateur. Mais simplement rappeler ceci : quand les électeurs américains ont vu arriver à domicile les chimères idéologiques pour eux incompréhensibles, venues des campus universitaires, ils ont fermé leurs portes et d'autant plus facilement coté Trump.

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