Il y a 50 ans l'Etat se portait seul garant de la vieille civilisation propriétaire : "Par votre travail et votre épargne, vous vous êtes constitué un bien. Vos biens aux uns et aux autres fondent le socle de notre démocratie. L'Etat les protège." Aujourd'hui il dit : "Et vous, qu'avez-vous fait pour prévenir le vol ?"

Vitrine brisée d'une bijouterie cambriolée boulevard Haussmann à Paris le 22 février 1933
Vitrine brisée d'une bijouterie cambriolée boulevard Haussmann à Paris le 22 février 1933 © Getty / Keystone-France

-Sécurité globale, Beauvau de la sécurité... Le gouvernement dit qu'il veut se donner les moyens. Mais vous voulez entrer dans un livre qui vient de paraître sur la société française à l'épreuve du vol en commençant par les messages qu'il émet comme autant de signaux d'alerte...

Ces messages nous submergent aujourd'hui. Je ne vais pas vous répéter que nous sommes plus de dix millions à avoir téléchargé l'application Stop Covid mais juste rappeler, avec l'auteur de ce livre, le professeur Houte, que c'est à partir du milieu des années 70 que les spots sont de plus en plus utilisés par le pouvoir : il s'agit déjà de notre protection mais de celle de nos biens. "Il faut regarder sa maison avec l'œil d'un cambrioleur", "Le cambriolage, ça n'arrive pas qu'aux autres". Ceci était le message du gouvernement à l'époque de feu VGE.

Le professeur Houte, l'auteur de "Propriété défendue" voit dans cette profusion d'alarmes émises un tournant opéré par l'Etat il y a cinquante ans. Jusque-là, il se portait seul garant de la vieille civilisation propriétaire : "Par votre travail et votre épargne, vous vous êtes constitué un bien. Vos biens aux uns et aux autres fondent le socle de notre démocratie. L'Etat les protège." Mais dorénavant, à la question : "Mais que fait la police ?", l'Etat répond : "Et vous, qu'avez-vous fait pour prévenir le vol ?" Le ministre de l'Intérieur Poniatowski envoie en 1975 une lettre personnelle à 2,5 millions de Français : "Placez à vos portes un œil optique, un judas, une chaîne ".

En conséquence, les sociétés de sécurité privée commencent à organiser leur marché. Quand ce ne sont pas des associations d'autodéfense. Certains se souviennent peut-être des mésaventures d'un garagiste de l'Aube qui avait placé dans sa villa visitée sept fois un transistor piégé ; au huitième épisode, la radio fatale se déclencha, tuant un premier cambrioleur, blessant l'autre qui osa se porter partie civile et réclamer des dommages et intérêts. Une partie de l'opinion s'indigna et applaudit le groupe Légitime Défense.

-Il est vrai que ces années voient une augmentation de la délinquance.

Houte note que c'est aussi à ce moment que l'outil statistique du ministère de l'Intérieur commence à ratisser mieux et plus large. A partir de 1973 paraît une épaisse brochure faisant le point annuel de la délinquance.

Les chiffres des vols, en effet, suivent une courbe ascensionnelle. Quand ceux-ci ne sont plus des fabrications durables de l’artisanat mais des objets standardisés de grande consommation, de surcroît placés au vu et au su de tous par la grande distribution, c'est vraiment tentant de les dérober. D'ailleurs quantité de nouveaux voleurs se découvrent une vocation - ce sont des délinquants de proximité dont les anciens du métier - genre Tontons flingueurs -regardent avec dégoût les pitoyables exploits. 1965-1985, dit Houte, c'est la fin de la civilisation propriétaire qui croyait mordicus que la propriété était un fait général, une certitude tranquille. La réalité montre qu'elle doit s'accommoder de beaucoup d'exceptions.

-Les mêmes statistiques indiquent à l'inverse et depuis pas mal d'années une baisse tendancielle des vols - bien avant que les confinements ou le télétravail les rendent plus difficiles.

Avançons tout de même dans ce domaine avec prudence, à petits pas. Un théorème dit que lorsqu'un ministre de l'Intérieur est populaire auprès des agents chargés de collationner les chiffres, ceux-ci baissent. Et inversement. Houte remarque que les statistiques deviennent de moins en moins lisibles, parasitées quelles sont par les enjeux politiciens de court terme.

Mais c'est vrai, les vols, sans armes, avec armes, sans violence ou avec violence, ont tendance à diminuer. Il faut dire qu'ils sont de plus en plus contrariés par toutes sortes de dispositifs. Ce week-end, j'ai vu non loin de chez moi à la devanture d'un restaurant fermé : "Frigos et caisses vides, caméras de télésurveillance" et en face, sur la vitrine d'une agence bancaire : "Les agents ne détiennent pas de numéraire". Il y a de quoi décourager.

Les chiffres des violences en revanche montent. Notamment les VIF- j'ai appris qu'on qualifiait les violences interfamiliales de VIF. Et la gendarmerie alertait à la fin de l'année 2020 sur l'augmentation des faits qu'elle a eu à traiter dans les zones du pays dont elle a la responsabilité. "Le Figaro" a consacré un dossier de trois pages au sujet, observant : "La France devient irascible". En même temps qu'elle fait un triomphe sur Netflix à Arsène Lupin, cambrioleur mais gentleman voire justicier. Après la théorie de la civilisation propriétaire, l'idée de biens communs à tous progresse !

Ouvrage : Arnaud-Dominique Houte Propriété défendue. La société française à l'épreuve du vol. XIXᵉ-XXᵉ siècles Gallimard

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