L'année qui commence est particulièrement imprévisible. Il est une façon poétique de le dire : des cygnes noirs s'annonceraient à l'horizon.

Manifestants anti-brexit et un cygne noir gonflable à Londres en septembre 2019
Manifestants anti-brexit et un cygne noir gonflable à Londres en septembre 2019 © Getty / Mike Kemp

Cette formule a été introduite il y a une dizaine d'années par un auteur américano-libanais, Nassim Taieb. Mais avant d'en venir à certaines de ses réflexions, un peu d'histoire naturelle. Le cygne, nous dit Buffon, est le plus beau modèle qui nous soit offert pour la navigation. Ses ailes sont ses voiles. On aimerait, tout au long de 2021, glisser comme lui, les ailes semi-ouvertes au vent et doucement enflées.

Le cygne noir, repéré assez tard, est beaucoup plus rare. N'en déplaise à Taieb, il n'est pas toujours néfaste. Je pense à une étrange nouvelle de Villiers de l'Isle-Adam, Le tueur de cygnes. Nous sommes dans un parc séculaire au bord d'un étang silencieux.  Le méchant Tribulat Bonhomet s'y introduit les bottes au pied et les mains gantées de fer : il veut tuer tous les cygnes qui se trouvent là pour le plaisir d'entendre avant leur dernier soupir s'exhaler leur chant dont on sait qu'à cet instant il est sublime. Et c'est le cygne noir qui va défendre ses congénères les blancs.

Nassim Taieb se méfie davantage des cygnes noirs. Ce sont ceux qu'on ne voit pas venir, qui ne sont pas entrés dans les calculs alors qu'ils vont provoquer des évènements et des effets désastreux. On pense évidemment à ce que nous avons vécu en 2020. Et aussi au rôle controversé des experts. On rêverait qu'ils puisent réduire les risques. 

Souvenons-nous du débat sur la Soufrière en 1976. Il semblait qu'on avait trouvé du magma frais dans les laves et les cendres qu'exhalait le volcan antillais. Claude Allègre, patron de l'Institut de physique du globe, préconisait d'évacuer les 70.000 habitants des alentours. Le volcanologue Haroun Tazieff se rendit sur place ; bien que manquant de perdre la vie dans une éruption de vapeurs, il avait néanmoins soutenu que le danger était sous contrôle. Il avait eu raison et plus tard, François Mitterrand l'avait nommé secrétaire d'Etat aux risques naturels majeurs. 

On rêverait de pouvoir dompter l'incertitude en 2021. Mais c'est impossible. La seule loi de l'histoire, c'est qu'elle n'en a pas. Et, comme le répète Nassim Taieb, notre intelligence rationnelle sert davantage à réorganiser notre action a posteriori qu'à l'inspirer avant que nous ne la produisions.

Le magazine "Sciences humaines", qui consacre dans son numéro de janvier un article aux cygnes noirs, croit pouvoir cependant faire quelques recommandations que nous pourrons tenter d'appliquer en 2021. Par exemple, multiplier nos sources d'information pour ne pas être pris par surprise, ne pas nous enfermer dans un cadre de pensée unique, bref penser contre soi-même. Ça ne mange pas de pain, à la différence des cygnes.

Je voudrais signaler que l'imprévu ne prend pas toujours la figure du noir. Il y a en matière de symbolique des couleurs une triade traditionnelle : le blanc, le noir et aussi le rouge. Souvenez-vous de Blanche-Neige. Une sorcière, noire comme un cygne, lui offre une pomme… rouge. Si on cherche à intégrer l'imprévu dans nos prévisions pour 2021, pensons à la pomme rouge. 

Contact
Thèmes associés