La République d'Arménie attend beaucoup de la diaspora. La figure traditionnelle en a longtemps été le marchand. Aujourd'hui, deux représentations dominent : le vieux milliardaire recru de devises qui appuie de grands projets structurants dans le pays d'origine et le start-upeur.

Manifestation de soutien aux Arméniens du Nagorny Karabakh à Lyon en octobre 2020
Manifestation de soutien aux Arméniens du Nagorny Karabakh à Lyon en octobre 2020 © Getty / Robert DEYRAIL

-Ce qui concerne la modeste république d’Arménie- moins de trois millions d'habitants depuis la perte récente d'une partie du Karabagh- provoque dans le monde un écho très fort à proportion des "Petites Arménies" constituées un peu partout par la diaspora.

Dans un ouvrage qui paraît cette semaine, Michel Marian répond à cent questions qui se posent autour des Arméniens. Par exemple : quels objets familiers retrouve-t-on dans quasi toutes les maisons de la diaspora, objets dont la garde ou le commentaire relèvent souvent de la grand'mère? Essentielle, la grand' mère! Eh bien, au premier chef, c'est... le Mont Ararat sous toutes les formes et toutes les coutures. L'Arche de Noé y aurait retrouvé enfin la Terre Ferme après le Déluge. D'Erevan, on voit le Mont Ararat mais il est en Turquie ! Enfermée dans les montagnes de Transcaucasie l'Arménie semble vouée au destin d'état-tampon ou d'état mutilé.

-La France tient une place importante dans cette diaspora.

On apprend dans le livre de Marian qu'un roi arménien a pris place parmi nos gisants de Saint-Denis ! Il a régné brièvement, en 1375. C'était l'ultime témoin d'une vieille nation devenue chrétienne dès 313. Ce Léon V était mort en France et la Restauration lui a fait une place à Saint-Denis quand elle y réinstalla en 1817 les tombeaux profanés par les révolutionnaires. L'Arménie inspirait la sympathie : elle avait précédé Clovis dans le baptême, elle dépêchait depuis longtemps dans les places commerciales des marchands qui méritaient la confiance et sa langue commençait  d'être enseignée à l'Ecole des Langues orientales. Aujourd'hui, l'Arménie est membre de la francophonie...

Mais évidemment c'est au XXème siècle que la présence des Arméniens est devenue significative, après le génocide de 1915 et ensuite, une nouvelle vague d'émigration à partir de 1946.

-La République d'Arménie attend beaucoup de la diaspora dont Michel Marian dresse la carte : Russie bien sûr, Proche-Orient, France, Argentine, Etats-Unis etc.

La figure traditionnelle en a longtemps été le marchand en 1762, Jean-Jacques Rousseau en avait adopté la tenue pour un portrait très connu : toque, manteau confortable.

Mais aujourd'hui, deux représentations dominent.

Le vieux milliardaire recru de devises et qui appuie de grands projets structurants dans le pays d'origine.

Et aussi bien le start-upeur : la moitié des 460000 arméniens des Etats-Unis vit en Californie. Et la famille Kardashian, si elle est localisable sur la carte du monde, l'est à Los Angeles.

Dans la diaspora, elle constitue un modèle à soi seule.

-Sans faire référence à Kim Kardashian, les Arméniens de l'extérieur affichent des styles de vie qui diffèrent sensiblement de celui de l'Eglise qui a longtemps incarné la nation.

Le Premier ministre Nikol Pachinian qui avait été porté par la révolution de velours de 2018 et dont le pouvoir vacille aujourd'hui s'appuyait beaucoup sur eux. Il attendait bien sûr qu'ils jouent un rôle moteur dans la croissance que retrouvait l'Arménie. Mais sa lutte contre l'enkystement de la corruption, l'immobilité des mœurs, les violences faites aux femmes recevait aussi leurs encouragements : c'étaient des sujets au diapason de l'opinion des pays occidentaux où ils habitent.

-Mais la réalité, c'est que si disséminée que soit l'Arménie à travers le monde, elle reste coincée dans sa montagne au flanc de la Russie.

Et endettée à son égard de quantité de manières.

Quand est survenue il y a peu de mois la guerre avec l'Azerbaïdjan soutenu par la Turquie pour le contrôle du Karabagh, l'alliance de Pachinian, de la diaspora modernisatrice et de « l'Occident » a compté pour rien. « L'Occident » n'a rien fait.

Ce qui a été déterminant c'est l'attitude de la Russie. Pachinian n'avait pas voulu réviser l'alliance avec elle, elle s'est révélée desserrée. Le matériel militaire russe utilisé par l'armée arménienne sentait furieusement son XXème siècle tandis que les moyens dont disposait l'Azerbaïdjan, fournis par la Turquie membre de l'OTAN, annonçaient le XXIème. Et Poutine n'est intervenu pour contenir le désastre qu'au dernier moment.

Le moins qu'on puisse dire est qu'il n'aime pas le style extériorisé de Pachinian. Il préfèrera toujours une petite Arménie enceinte dans ses vieux murs.

Ouvrage : Michel Marian L'Arménie et les Arméniens, les clés d'une survie. En 100 questions Tallandier

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