Le mot "séparatisme" réapparaît avec la guerre froide. En 1947 le rideau de fer tombe qui va séparer deux Europe ; en France, départ forcé des communistes du gouvernement, grande grève jugée insurrectionnelle par la IVème République. De Gaulle qualifie pour la première fois les communistes de "séparatistes".

Le secrétaire général du PCF Maurice Thorez avec Jacques Duclos et André Marty lors de la manifestation du 1er mai 1948 sur la place de la Bastille à Paris
Le secrétaire général du PCF Maurice Thorez avec Jacques Duclos et André Marty lors de la manifestation du 1er mai 1948 sur la place de la Bastille à Paris © Getty / Keystone-France

-Le gouvernement a bien fait de ne plus diriger contre le "séparatisme" son projet de loi confortant les principes de la République. Le mot séparatisme qui porte la suspicion sur tel ou tel est lui-même suspect.

Il relève à l'origine du vocabulaire religieux. Est séparatiste qui soutient contre l'Eglise anglicane les sectes dissidentes, les mêmes qui, outre-Atlantique, fonderont les Etats-Unis.

Le terme passe en 1793, en France, dans le vocabulaire politique. Les Girondins expulsés de la Convention sont qualifiés de séparatistes comme les Vendéens. Ils sont réputés préférer leur vie séparée à celle, commune, de la patrie et seraient prêts à faire alliance avec ses ennemis.

-Le mot réapparaît avec la guerre froide.

1947, année funeste. Le rideau de fer tombe qui va séparer deux Europe ; en France, départ forcé des communistes du gouvernement, grande grève jugée insurrectionnelle par la IVème République.

Le général de Gaulle, s'inscrivant lui aussi contre elle, fonde le Rassemblement du Peuple Français, RPF. Dans un discours à Rennes en juillet, il qualifie pour la première fois les communistes de "séparatistes". Alors que l'Armée rouge et ses satellites sont, je cite, "à deux étapes du Tour de France" de Strasbourg, le Parti communiste œuvre de l'intérieur au service de l'idéologie totalitaire qui menace.

Quand on lit le Journal de Claude Guy, alors aide de camp du général, on est surpris de voir que la Boisserie songe à même à s'équiper d'une mitraillette défensive. Madame de Gaulle propose de l'installer dans le réduit sous l'escalier qui abrite déjà le téléphone. "De toute façon, le général ne voudra pas s'en servir", observe-t-elle. Il est vrai qu'en privé le général se montre plus retenu sur les communistes qu'en public.

-Et du côté communiste, que dit-on ?

En 1932, De Gaulle avait publié "Au fil de l'épée" et cinq ans plus tard, Thorez "Fils du peuple". On trouve dans l'un et l'autre livre la même phrase de Goethe : "Au commencement était l'action". Thorez ne se préoccupe pas de se défendre. Il attaque : De Gaulle est un bonapartiste, pire un fasciste et la classe politique qui nous accuse un ramassis de factieux.

Je citais le Journal de Claude Guy. On dispose depuis peu de mois de celui de Thorez. Un document à certains égards émouvant : le secrétaire général du PC commence à le tenir afin de rééduquer sa main après un accident cérébral. Il note tous ses progrès : je réussis à couper mes ongles, à faire un kilomètre à pied, à revenir au Comité central, à l'Assemblée nationale.

-Ce document nous emmène vers les racines de l'homme. Apparaît-il vraiment comme un "séparatiste" ?

Racines, radicalité, même étymologie, je vous vois venir.

Eh bien, Thorez est cent pour cent aux cotés des Soviétiques et des partis frères chez qui il passe une bonne partie de ses vacances d'été.

Il lit beaucoup mais quasi seulement des livres édités par les maisons du Parti. Il se tient sans en être vraiment conscient dans une contre-culture.

Mais il est cent pour cent français. Aux deux fils qu'il a eu avec Jeannette Vermeersch, il fait visiter les châteaux de la Loire, la cathédrale de Saint-Omer, l'ascenseur à péniches d'Arques... Il s'est mis en tête d'apprendre le latin avec son ami Georges Cogniot, par ailleurs éditeur des Œuvres complètes de Staline et il cite Sénèque : "Personne n'aime sa patrie parce qu'elle est grande mais parce qu'elle est sienne". Puis Aragon évidemment : "Je vous salue ma France aux yeux de tourterelle/ Ma France mon ancienne et ma nouvelle querelle/ Sol semé de héros ciel plein de passereaux..."

Le même homme qui recopie cela a obéi à l'ordre de l'Internationale communiste de déserter en novembre 1939 pour rejoindre Moscou.

Annie Kriegel nommait national-thorézisme cette double allégeance indémêlable.

Avant de dire qui est vraiment français et qui ne l'est pas, on retiendra le vers d'Aragon. "Ma France mon ancienne et ma nouvelle querelle."

Ouvrage : Maurice Thorez Journal 1952-1964 Fayard

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