Le vote blanc exprime une opinion. D'ailleurs en France, les partis traditionnels y ont eu parfois recours et pas seulement les simples particuliers désorientés : le PC refusant en 69 de choisir entre Poher et Pompidou, blanc bonnet et bonnet blanc, le PS en 72 au moment de l'élargissement de la Communauté européenne.

Le peintre Bernard Lorjou au milieu des maquettes de l'affiche anti-abstention en février 1967
Le peintre Bernard Lorjou au milieu des maquettes de l'affiche anti-abstention en février 1967 © Getty / Keystone-France

-Notre journal cette semaine s'achève par un appel civique au vote les 20 et 27 de ce mois de juin. Ce qui vous amené à rouvrir un livre du Nobel portugais de littérature, José Saramago.

Une fable. Publiée en 2004, traduite en français en 2006 et assez prémonitoire. Le titre ? La lucidité.

Nous sommes dans un pays imaginaire. On dira une démocratie européenne jusque-là classique. Les électeurs vraiment politisés y étaient comme toujours assez peu nombreux mais les autres votaient encore dans les mêmes proportions que dans les années 70. Ils voyaient le suffrage universel comme un héritage. Aller voter ne leur coutait pas beaucoup d'effort et leur paraissait assez gratifiant. 

En tout cas il n'y avait presque pas d'abstentionnistes invétérés, seulement des intermittents. Tout de même, des signes de désaffection s'étaient fait sentir dès la fin des années 80. En France en 88, 63% d'abstention au référendum sur la Nouvelle Calédonie ! On s'était dit que certains scrutins mobilisaient moins que d'autres mais la tendance longue manifestait une érosion certaine.

Et voilà qu'au début du roman de Saramago du moins, lors d'une élection décisive, 70% des électeurs désertent. Stupéfaction au gouvernement. Les chemins de l'abstention se sont-ils à ce point multipliés en quelques années qu'on ne puisse plus en faire l'histoire et la géographie ? La carte devient illisible. Le gouvernement, dans un premier temps, est tenté de renvoyer la majorité à un statut de mineure : elle serait composée d’individualités irresponsables, ne considérant plus que leur nombril, ne pensant plus au collectif. Dans la cage aux phobes que deviennent nos sociétés (ici les homophobes là les islamophobes il faudrait ne pas oublier les démophobes).

-Mais dans un deuxième temps, dans le livre de Saramago, le gouvernement convoque une nouvelle élection pour en avoir le cœur net.

C'est une issue raisonnable. D'ailleurs les candidats élus dans ces conditions par un nombre infime par rapport aux inscrits auraient pu d'eux-mêmes refuser de siéger. Mais dans le roman de Saramago, c'est le gouvernement qui reprend l'initiative.

Et là, les électeurs reviennent. Mais quand on dépouille les enveloppes, 83% de votes blancs ! Panique du gouvernement. Et pareillement dans l'opposition qui est tout autant désavouée.

-A ce moment de la fable, bifurcation.

La plèbe s'est plantée au bord de la route, disant : on ne joue plus ; il faut que vous nous indiquiez de vrais choix. Saramago imagine que le gouvernement répond en imposant l'état d'urgence. C'est lui qui s'arrache à la démocratie dont il accusait les citoyens de s'être détachés.

Beaucoup de critiques en 2004 sont tombés sur le poil de Saramago en disant que la description qu'il donnait du gouvernement dans « Lucidité » était aussi excessive que les positions qu'il avait prises sur le 11 septembre ou le conflit israélo-palestinien.

Mais si on s'arrête au moment qu'il décrivait du vote blanc, il y a sans doute une leçon à tirer. Le vote blanc exprime une opinion. D'ailleurs en France, les partis traditionnels y ont eu parfois recours et pas seulement les simples particuliers désorientés : le PC refusant en 69 de choisir entre Poher et Pompidou, blanc bonnet et bonnet blanc, le PS en 72 au moment de l'élargissement de la Communauté européenne au Portugal, le pays de Saramago et à l'Espagne.

L'Espagne depuis considère le vote blanc comme un suffrage exprimé parmi les autres.

La France est restée au milieu du chemin : depuis 2014, les bulletins blancs sont distingués des nuls mais font l'objet d'une comptabilité à part, sur une feuille annexe, ils ne comptent pas parmi les exprimés.

Si on parle du vote comme d'un marché des biens politiques, le vote blanc exprime un rejet de l'offre. Si on passe au registre de l'espoir il donne encore du crédit à la démocratie. Il signifie qu'on veut attendre encore quelque chose du suffrage. Pour qu'on puisse parler de démocratie au futur, il serait prudent d'attribuer au vote blanc sa place légitime.

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