Je comprends les collègues qui doutent, veulent partir et ne pas mourir étouffés dans la grande machinerie de l'Education Nationale. Entendons aussi les enfants du peuple qui disent encore parfois : "J'étais si bien au lycée que j'aurais voulu y rester".

Une salle de classe dans un lycée en 2014
Une salle de classe dans un lycée en 2014 © Getty / Vincent LECOMTE

Un fil invisible relie souvent les professeurs à leurs anciens élèves. Et il arrive qu'il se renoue.

C'est plus facile quand l'un des deux est devenu un peu visible et que l'autre sait comment l'atteindre.

Jacques Lagarrigue - je vais citer plusieurs noms d'anciens collègues, à dessein- avait eu face à lui en khâgne à Toulouse le jeune Jean-Pierre Vernant. C'était à la fin de la guerre, Vernant était un professeur un peu... irrégulier, il était requis par ses activités de résistant. Un beau matin, il disparut dans la clandestinité. Jacques Lagarrigue n'eut pas de difficulté à retrouver Vernant tant sa notoriété devint grande. Il avait l'impression qu'elle rejaillissait un peu sur lui. Inversement, lorsque dans l'actualité, un nom lui rappelait tel de ses élèves, il plongeait dans les fiches qu'il avait emmagasinées. Il connut une joie sans pareille quand l'une d'elles coïncida avec une jeune actrice prometteuse. Il n'hésita pas longtemps à inviter celle-ci à diner. En tout bien tout honneur. En formant cette personne, il était fier d'avoir contribué à l'histoire des arts.

Bref, ça aide de causer dans le poste pour être retrouvé.

Isabelle : "Vos émissions ont sur moi l'effet magique de me rajeunir. Quand je vous écoute, j'ai onze ans, je suis en classe de sixième où vous êtes devant nous dans un impeccable costume gris trois pièces qui contraste avec votre jeunesse." Oui, à 22 ans, je pensais avoir intérêt à me vieillir. "Vous nous emmenez du fin fond des pyramides au sommet de l'Olympe, vous nous proposez aussi de rédiger un journal qui rassemblerait nos connaissances sur l'Antiquité et vous nous laissez en choisir le nom : nous optons pour Zeus Zeitung." Me revient l'odeur de la machine à alcool qui permettait de ronéoter les stencils dactylographiés. "En outre, nous vous nous surprenez par vos méthodes d'évaluation. Je me souviens d'un devoir sur Sparte à rédiger... avec notre voisin de table."

J'ai identifié de suite Isabelle et cette classe qui ne procurait que des bonheurs mais j'avais oublié les moments qui l'avaient marqué. Cette première année d'enseignement, une autre collègue, Madame Duperrray, me recommandait : "Pour préparer leur avenir, il faut les déplier". Je peux maintenant ajouter que, plus tard, ils déplieront votre mémoire.

L'assassinat de Samuel Paty a réactivé les courriers.

Marie-Pier : "Les derniers évènements m'ont ravagée, j'ai pensé aux merveilleux profs que j'ai eu le bonheur d'avoir dont Monsieur Klausner que j'adorais. Et vous, bien entendu." J'ai répondu en retour que Lucien Klausner n'était plus : le rabbin avait dit le kaddish sur sa tombe il y a près de deux ans et nous n'étions pas bien nombreux autour de lui. Marie-Pier en retour : "J'aurais tant aimé être là, j'ai retrouvé une photo de lui avec un de ses classes. Je pense tant à vous et je me dis que j'ai perdu ma France". Lucien en était venu à la même mélancolie. II avait commencé sa vie pendant l'occupation, dissimulé chez des paysans de l'Aveyron, il l'a finie à Sarcelles dans une ville qu'il avait connue sereine et où le climat devenait de plus en plus tendu.

Un dernier courrier.

Ronan : " Je vous ai eu comme prof principal en seconde Arts plastiques. Je tiens à vous dire combien votre enseignement m'a élevé, m'a fait croire en mes capacités, ce fut ma première année scolaire où j'ai cru en moi. Vous avez contribué à faire de moi un homme." Quand on lit cela, la mélancolie s'envole. Et puis il y a chez Ronan cette phrase qui m'a étonnée : "Vous n'étiez pas seul; jamais en tant qu'élève, je ne me suis senti aussi bien encadré qu'au lycée Paul Eluard." Le lycée de Saint-Denis était pourtant un établissement chaud-bouillant. Jamais les établissements en milieu populaire urbain n'ont été calmes- c'est une légende. A ma lointaine époque, où les médias ne parlaient pas des désordres scolaires, une rentrée ne put avoir lieu qu'au bout de plusieurs semaines : les élèves étaient en grève... Un jour, nous avions dû courir devant eux pour fermer à clé les portes des classes dont ils commençaient à jeter le mobilier par les fenêtres. Le proviseur, derrière nous, tout essoufflé, nous félicitait-nous n'avions pas à nous féliciter de lui essoufflé. Ronan n'a pas vu cela qui m'a marqué. 

Non plus que Marie-Pier qui dit : "J'étais si bien dans ce lycée que j'y serais restée." Je comprends les collègues qui doutent, veulent partir et ne pas mourir étouffés dans la grande machinerie de l'Education Nationale. Entendons aussi les enfants du peuple qui disent encore parfois : "J'étais si bien au lycée que j'aurais voulu y rester."

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