En 1946, il s'agissait rien moins que de négocier avec les États-Unis afin de calculer l'échéancier des dettes contractées pendant la guerre et de décider des destinations des emprunts à signer. Jean Monnet voulait hiérarchiser les priorités : pas question pour lui de reconstruire à l'identique comme après 1918.

Jean Monnet, premier commisaire au Plan, lors d'un entretien radiodiffusé en 1952
Jean Monnet, premier commisaire au Plan, lors d'un entretien radiodiffusé en 1952 © Getty / Bettmann

François Bayrou a été nommé ce matin haut-commissaire au plan... À ce poste, initialement créé après la Libération, il devra réfléchir à la France d'après-demain... Où investir, où mettre les énergies pour garantir la prospérité et l'indépendance du pays dans les décennies à venir... Le poste a existé jusqu'au milieu des années 2000... Et à la fin des années Mitterrand, il brillait encore un peu, mais comme une étoile morte...

Puis-je vous raconter un souvenir qui remonte à la plus haute antiquité ? Celui d’un déjeuner avec le Commissaire au Plan du début des années 1990. C'était rue de Martignac, dans le petit hôtel particulier qu'en 1946, on avait déniché pour le père fondateur de cette administration de mission, l'inspirateur, Jean Monnet. 

Un endroit biscornu mais dont la disposition bizarre des pièces et des couloirs permettait la rencontre des personnalités improbables qui en occupaient les bureaux. Cette administration de mission vivait à l'ombre des tours de la basilique Sainte-Clotilde, tenue par Jean-Baptiste de Foucauld, qui me fit l’impression d’y conserver avec ferveur quelques reliques de la vraie croix telles qu'elles avaient été identifiées après la Libération. 

La nécessité de l'intervention de l'État mais en partenariat avec les entreprises et dans un souci commun du long terme et du soin des hommes. Jean-Baptiste de Foucauld ne voulait rien entendre qui pût faire diversion à son ardente obligation. Après qu'il l'eût quittée et que le Commissariat fût liquidé par la révolution conservatrice, il continua d'animer une association de solidarité avec les chômeurs qui soutenait chaque homme, chaque femme en difficulté, pied à pied. Je me souviens aussi qu'il était habillé comme l'as de pique et qu'il portait ostensiblement de méchantes lunettes - de celles, rares, dont les montures sont à peu près remboursées par la Sécurité Sociale.

Sur les photos, Jean Monnet a rarement des lunettes... Il avait, dites-vous, la réputation de vouloir passer inaperçu.

À un fonctionnaire chargé de l'accueillir à la gare et qui lui demandait comment le reconnaître, un préfet répondit: "C'est très simple, il ressemble à Monsieur Tout le Monde." Bien que mêlé depuis longtemps à nombre de négociations internationales de première importance, Monnet ne voulait surtout pas apparaître au premier rang. Ce n'était pas par modestie. Le Plan tel qu'il l'envisageait lui offrait un champ d'action qu'aucune autre fonction sauf celle de Président du Conseil ne lui offrait !

Il s'agissait à l'époque rien moins que de négocier avec les États-Unis afin de calculer l'échéancier des dettes contractées pendant la guerre et de décider des destinations des emprunts à signer. À l'intérieur, Monnet voulait hiérarchiser les priorités: il n’était pas question pour lui de reconstruire à l'identique comme après la Première Guerre mais d’élire les secteurs qui redonneraient à la France une souveraineté économique. C'est pour cela qu'il ne songeait pas à pas décider sans discussion avec les partenaires sociaux. Une fois qu’un de ses adjoints, dépêché auprès du ministre des Finances, était revenu piteux : « Monsieur le Commissaire, le ministre n’était pas là, on était en train de repeindre son bureau », Monnet avait répondu : « Tant mieux, vous avez pu demander au peintre ce qu’il pensait de la situation ! ».

Le commissaire au Plan peut être un électron libre. On comprend qu'aujourd'hui le Premier ministre ait négocié âprement son rattachement à Matignon plutôt qu’à l'Elysée.

La question du rattachement est importante mais le Plan a surtout besoin d'instruments de mesure et d'appréciation. Autrefois, existait le Centre d'Étude des Revenus et des Coûts. Il été évacué par Édouard Balladur : faute de thermomètre, on mesure plus mal la fièvre que provoquent les inégalités.

Une administration parallèle et qui devrait fonctionner en écho a été de même dégradée d'un trait de plume : la Délégation à l'Aménagement du territoire est devenue, sous Sarkozy, Délégation à la compétitivité des territoires, sous Hollande, Commissariat à l'égalité des territoires et maintenant, Agence pour la cohésion des territoires. Ces changements de dénominations témoignent d'une incertitude caractérisée.

François Bayrou est encore assez catholique pour connaître la fameuse plaisanterie : la barque de Saint-Pierre ne se gouverne pas à coups de godille et de gaffe. Il lui faut un cap à maintenir à long terme. Pareillement pour le Plan.

Ou alors, il lui adviendra ce qu'il est advenu au VIIIe du nom : la crise mondiale a fait, dès le revirement électoral de 1981, de ce sujet prometteur, un mort-né.

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