Depuis quelques années, l'historien Eric Baratay tente des "Biographies animales". Aujourd'hui il se lance même dans un exercice de haute voltige. Il essaie de reconstituer la langue interne des chats sur le papier avec tout un code typographique de minuscules et de majuscules...

"Nature morte au chat" - peinture de Jean Joveneau - 1912
"Nature morte au chat" - peinture de Jean Joveneau - 1912 © Getty / Heritage Images

-Les représentations successives des chats par les hommes - le chat craint, le chat maudit, le chat adopté- c'est bien connu. Le grand historien de la condition animale, Eric Baratay, a caressé un tout autre projet, plus audacieux : se mettre à la place des chats domestiques qui vivent avec nous. Ils sont peut-être en France aujourd’hui 15 millions.

Depuis quelques années, Baratay tente des "Biographies animales" : il y a peu, il s'était imaginé dans la peau de l'âne qui accompagnait Stevenson dans sa traversée des Cévennes en 1878, portant son barda et trébuchant sur les chemins.

Stevenson n'en disait pas assez sur son âne. Heureusement, dans le même XIXème siècle, les écrivains sont plus loquaces quand ils parlent de leurs chats - c'est l'époque où ils commencent à être nombreux dans les domiciles des humains.

Les écrivains et leurs femmes... L'une des sources privilégiées de Baratay est Athénaïs, l'épouse de l'historien Jules Michelet. Elle note par exemple que le chat aime s'installer sur les pages des manuscrits de son mari. Pour s'imbiber de la pensée du maître ? Non. Baratay observe que, s'il était chat, il dirait simplement : la page blanche réverbère la lumière comme je l'entends. Qu'est-ce qu'il entend d'ailleurs, le chat ? Son odorat est peut-être sa faculté la plus essentielle. C'est pour cela qu'il se frotte sans cesse aux murs, aux meubles, aux jambes afin de délimiter un territoire où il se reconnaîtra ensuite.

Baratay emploie les mots "territoire" et "attitudes", généralement dévolus aux humains, plutôt que ceux d'espace et de comportements que préfèrent les éthologistes. La culture biologique a tendance à croire qu'il y aurait un chat naturel défini par son capital génétique félin et des moteurs biologiques constants. La culture historique préfère partir des territoires -variés- du chat et de ses interactions avec les humains- variables.

-Le nombre de ces interactions va faire du chat domestique un individu différent du chat des toits.

Au point que maintenant, il dort jusqu'à 70% de son temps. Baratay garantit que ce n'est pas le cas du chat des toits.

Il ose même cette hypothèse : et si le chat installé à demeure prenait les postures que nous attendons pour confirmer l'image que nous avons construite de lui ? La queue portée haut, n'est-ce pas récent ? Et le ronronnement n'apparaît dans le dictionnaire que dans les années 1860.

En tout cas, vous avez raison de parler d'individus. Chaque chat a droit à son histoire que les humains transforment vite.

Revenons à Athénaïs Michelet et à sa relation avec son deuxième chat, Minette, qu'elle décrit très précisément. Minette va devoir vivre beaucoup d'adaptations. Athénaïs se marie avec Michelet en 1849. Il faut neuf mois à Minette pour se sentir enfin proche de celle qui lui avait pris Jules. Quand Minette met bas trois chatons, Athénaïs est enceinte, la proximité est à son maximum. Lorsqu'Arthénaïs perd son bébé, entre en dépression puis dans une maison de repos, Minette attend sans se laisser décourager. Mais après qu'Athénaïs est rentrée et qu'elle lui a fait fête, l'humaine - comme dit Baratay- reste en retrait. Minette choisit de reconstituer une autonomie en sortant à l'extérieur. C'est ainsi qu'elle trouve la mort en 1851, prise dans un piège d'un jardin voisin. Tout cela s'est produit en deux ans seulement.

-Si les chats domestiques ont une histoire, l'évènement principal en est souvent le déménagement.

Baratay se lance même dans un exercice de haute voltige. Il essaie de reconstituer la langue interne des chats sur le papier avec tout un code typographique de minuscules et de majuscules. Imaginez que nous soyons tous deux des chats qu'on a mis dans une cage et qu'on transporte de force vers un nouveau lieu. Ça pourrait donner ceci -mettons-nous y à deux : "le chat va ecarPUPILLER, dressse PaPATTES ? poils QUEUE c.r.a.c.h.e lancepattes bONDIT agrffe engriffe ruGITsentremêle". Et quand la cage est enfin ouverte qui le projette dans un nouvel univers dont il ignore tout, "il tournoreille, palpinarine, furieux, haletant, bouleversé".

-On redoute les aboiements qui vont venir de la part des chers collègues de l'Université.

Le livre est publié dans la fameuse collection "L'univers historique" dirigée par Patrick Boucheron.

Au fond, qu'est-ce que c'est que l'histoire sinon essayer de se mettre à la place de l'autre ? L'autre, ici, c'est le chat et Baratay a pris ce risque.

Ouvrage : Eric Baratay Cultures félines. Les chats créent leur histoire Seuil

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