C'est cela qui peut passionner aussi aujourd'hui chez Thucydide : il décrit pourquoi Athènes déclenche la guerre du Péloponnèse, comment elle la fait mal et, enfin, comment elle se défait sa démocratie. C'est en réalité un auteur tragique, en consonance avec le temps présent, d'une période de grande violence...

Statue de Thucydide devant le Parlement autrichien à Vienne
Statue de Thucydide devant le Parlement autrichien à Vienne © Getty / Eye Ubiquitous

Les enseignements de Thucydide, hier comme aujourd'hui

Thucydide a décrit, en même temps qu'il le vivait, un grand moment de bascule, de passage d'un monde à l'autre : la guerre du Péloponnèse (431-404 avant J.-C)

Nous vivons aujourd'hui sur une fracture mais l'imagination du monde d'après nous manque encore. Nous sommes tentés de nous retourner vers des moments qui pourraient être comparables.

Voici pourquoi le numéro de janvier 2021 du magazine "L'Histoire" est consacré à la guerre du Péloponnèse, une guerre en plusieurs cycles. Thucydide avait décidé de la raconter alors qu'il la vivait, parce qu'elle ne lui semblait pas ressembler aux autres

Issu d'une famille riche, il avait vécu dans sa jeunesse un moment d'équilibre de sa cité, la grande Athènes. Moment qui s'était incarné dans un nom, le stratège Périclès. Athènes avait alors construit autour d'elle, par un système d'alliances et de reconnaissances, un Empire.

Mais en face, il y avait un autre empire, j'allais dire l'empire du milieu - du milieu du Péloponnèse : Sparte.

La question que pose Thucydide, c'est : Athènes devait-elle affronter Sparte avant qu'il ne soit trop tard ? Et puisque vous parlez d'empire du milieu, la question, transposée en termes d'aujourd'hui, serait : faut-il s'attaquer rapidement à la Chine ? 

Thucydide ignorait la Chine, évidemment, il pensait que la Grèce représentait la part majeure de l'humanité, alors que les armées qu'allaient pouvoir composer les cités regroupaient seulement quelques dizaines de milliers d'hommes.

On peut aussi discuter de la représentation que les Etats-Unis comme Athènes se font d'eux-mêmes. Dans les deux cas, les pauvres, les discriminés ont mille raisons de ne pas se sentir des sujets politiques. Il reste que les Etats-Unis, comme les Athéniens, voient en face d'eux une puissance fondée sur la dissimulation, l'intimidation, et qui prétend prendre le leadership.

Thucydide raconte comment Athènes prend l'initiative de l'affrontement mais que, mal préparée, elle entre ainsi dans un piège qui va se refermer sur elle.

Les milieux universitaires américains discutent de ce piège de Thucydide

Fait rarissime dans l'histoire des Etats-Unis, Trump a fait campagne sur un thème de politique extérieure : l'affrontement avec Pékin. Roosevelt lui-même, en novembre 1940, n'avait pas mis le danger nazi au cœur de son argumentaire.

Attention, disent des universitaires, à Yale, à Harvard, qui ont lu Thucydide non pas seulement comme un historien mais comme un professeur de relations internationales.

Ce n'est pas qu'il faille être pacifiste systématiquement mais il ne faut pas que le face-à-face assumé ne laisse pas d'autre issue que la guerre.

Une fois que la mèche est allumée, dit Thucydide, on ne peut plus l'éteindre et il faut s'attendre à ce qu'elle consume la démocratie voire même qu'elle la fasse exploser.

Un auteur tragique, en consonance avec le temps présent

Une période de grande violence même si nous nous le dissimulons : l'invective, le soupçon, la dérision sont en train d'enlever sa place à la délibération.

Thucydide, lui, décrit, d'un côté, la brutalité des combats militaires et, de l'autre, la montée de la violence dans l'agora comme devant les tribunaux

La nature humaine victorieuse des lois prend plaisir à montrer qu'elle ne domine pas ses passions

- Thucydide

La démocratie athénienne, c'était un compromis entre le peuple et ses dirigeants. Maintenant ces derniers n'osent plus parler tant le peuple crie fort. Brouhaha, applaudissements, rires, sifflets, les orateurs étaient confrontés au chahut - thorubos. C'est dans ces conditions qu'est décidée une grandiose expédition en Sicile contre laquelle les plus sages n'ont pas osé prendre la parole de peur d'être chahutés.

Le magazine "L'Histoire" consacré à la guerre du Péloponnèse publie ainsi la photo d'un simple tesson de poterie, l'ostracon, qui, brandi dans une main, multiplié par d'autres, pouvait conduire à l'ostracisme, l'exil. On entendait de plus en plus se slogan qui faut florès aujourd'hui : 

Qu'ils partent tous

Et en effet, ils sont partis, tous.

L'expédition déclenchée en Sicile par l'hubris, en dehors de toute raison, tourne au désastre. L'armée athénienne capitule, ses chefs sont mis à mort, Athènes perd 10000 hommes, ce qui est considérable. Sur ces entrefaites, Sparte s'allie avec la Perse. La guerre va être perdue. Une première révolution à Athènes met à bas la démocratie pour remettre le pouvoir à la tyrannie des Cinq Cents. 500 pour gouverner seuls 40000 citoyens et la course à l'abîme n'est pas achevée…

L'histoire de Thucydide s'arrête à 411 au milieu d'une phrase. Une tyrannie bien pire s'établira en 404, la tyrannie des Trente. Avant que la démocratie ne renaisse. Ce qui est positif dans les tyrannies, c'est que, généralement, elle rend tout le monde démocrate.

Enfin, ce sera plus compliqué que cela : dans la démocratie de retour, il y aura une part d'oligarchie, une part de tyrannie. C'est Polybe qui formulera cette loi du mixage inévitable de plusieurs régimes en un. Polybe qui mérite d'être lu autant que Thucydide. En cet an neuf, vivent les monuments impérissables car susceptibles de toutes les interprétations. L'histoire, au fond, c'est l'histoire des interprétations...

▶︎ Magazine L'Histoire n°479 de janvier 2021. Dossier "La guerre du Péloponnèse. La fin de la démocratie athénienne"

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