En Russie, dans les années 70, les Invisibles, comme il les appelle, dactylographiaient les chapitres de "L'Archipel du Goulag" de Soljenitsyne, les photographiaient, les microfilmaient et ensuite cherchaient des chemins pour qu'ils rejoignent la France...

L'écrivain russe Alexandre Soljenitsyne avec sa femme Natalia dans la rue après son passage à l'émission Apostrophes à Paris le 12 avril 1975
L'écrivain russe Alexandre Soljenitsyne avec sa femme Natalia dans la rue après son passage à l'émission Apostrophes à Paris le 12 avril 1975 © Getty / Alain MINGAM

-Le règlement de la colonie pénitentiaire où a été transféré Alexeï Navatny n'est pas sans rappeler "Une journée d'Ivan Denissovitch" le livre qui fit découvrir Soljenitsyne aux Français en 1966.

Dans un livre collectif "Soljenitsyne et la France", Edgar Morin dit que la première fonction que Soljenitsyne exerça chez nous a été de témoigner de la vie de tous les déportés, quels qu'ils fussent. Avec lui, la forêt de Birnam se mit en marche comme dans Macbeth, avançant pour dire la vérité. "Vous qui trouvez le soir en rentrant/ La table mise et des visages amis/Considérez si c'est un homme/ que celui qui peine dans la boue". Ayant eu la chance d'approcher Soljenitsyne lors de son dernier séjour ici en 1993, je me souviens d'un homme étonnamment petit mais avec de grosses mains vigoureuses et ravinées, des mains de bagnard qui avaient manié la pelle et la pioche.

-Une journée d'Ivan Denissovitch avait provoqué ici un certain consensus. La vaste explication du communisme, ce déraillement de la vocation de la Russie, lui vaut en revanche une surveillance étroite, surtout après le Nobel de littérature de 1970. C'est à ce moment-là que notre pays devient une manière d'état-major clandestin pour diriger la publication de ses livres.

En Russie, les Invisibles, comme il les appelle, dactylographiaient les chapitres de L'Archipel du Goulag, les photographiaient, les microfilmaient et ensuite cherchaient des chemins pour qu'ils rejoignent la France. La valise diplomatique peut-être ou tout bonnement une boite de chocolat qu'un gendarme de l'ambassade disait vouloir offrir à une amie parisienne malade.

Dans notre capitale, le maitre d'ouvrage numéro 1 était Nikita Struve, patron d'une petite maison d'édition de la Montagne Sainte Geneviève, YMCA Press issue de la vieille immigration russe. Le 21 septembre 1973, le KGB ayant saisi en URSS un manuscrit jumeau de celui qui était passé chez YMCA, Soljenitsyne donna le signal de l'impression. Elle se fit dans l'imprimerie du frère du chorégraphe Serge Lifar, ouverte pourtant à tous les vents, ce qui effraiera rétrospectivement Soljenitsyne.

Après la parution en russe en décembre 1973, la publication française ne tarda pas : juin 1974, avec un tirage jamais vu de 600.000 exemplaires.

Ses traductions en français ont toujours satisfait Soljenitsyne, par leur exactitude et leur rythme. Georges Nivat qui pilote le recueil collectif que j'utilise ici en fut l'un des responsables.

-Soljenitsyne joua un rôle essentiel dans le changement du point de vue français sur le communisme. Progressivement l'intérêt s'émoussa cependant.

Ses interprétations historiques des années 14-17 furent critiquées. Conservateur, il détestait l'idée même de révolution qui, selon lui ne pouvait mener qu'à la surenchère : les modérés couraient derrière les enragés, les haines s'accumulaient.

Mais conservateur, il le paraissait aussi dans la forme. En France, pour être apprécié d'une certaine critique littéraire, il faut être passé par les épreuves forcées de modernité fixées par nos avant-gardes. Roland Barthes, par exemple, ne s'intéressait pas à ce que disait Soljenitsyne parce que sa littérature était "archaïque".

Et puis, je vais vous dire : Soljenitsyne est trop long. Comme le note Georges Nivat, ça ne se déguste pas en un instant comme une petite gorgée de bière.

En dépit de l'intérêt qu'il manifesta pour la France, rien ne comptait pour Soljenitsyne que la Russie, rien ne pouvait être plus grand qu'elle et il lui fallait beaucoup de pages pour le dire.

Je ne dois pas beaucoup me tromper en disant que Navalny doit penser de même. Mais dans la colonie pénitentiaire numéro 2, on a juste deux minutes pour faire son lit, on doit courir plus que marcher et on ne vous laisse le temps ni d'une gorgée de bière ni de la lecture. Mais on est en Russie. C'est ce qui compte peut-être le plus pour les deux hommes qui sont, à beaucoup de points de vue, de la même espèce.

Ouvrage : Soljenitsyne et la France sous la direction de Georges Nivat chez Fayard

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