Cette semaine marquera le 27ème anniversaire du début du génocide des Tutsis le 7 avril 1994. Les enfants qui ont survécu sont maintenant de jeunes adultes. Les jeunes gens de 1994 ont l'âge auquel leurs parents furent massacrés.

Nuit de veille en mémoire du génocide des Tutsis au stade Amahoro à Kigali le 7 avril 2019
Nuit de veille en mémoire du génocide des Tutsis au stade Amahoro à Kigali le 7 avril 2019 © AFP / Yasuyoshi CHIBA

-Cette semaine marquera le 27ème anniversaire du début du génocide des Tutsis... 7 avril 1994.... Nombre de morts estimé : un million ! Le pays compte aujourd'hui un peu plus de 13 millions d'habitants.

Les enfants qui ont survécu sont maintenant de jeunes adultes. Les jeunes gens de 1994 ont l'âge auquel leurs parents furent massacrés.

Kigali est devenue une capitale hyper moderne mais la population rwandaise reste très majoritairement rurale. Le paysage des collines témoigne d'une agriculture jardinée dont les soins semblent n'avoir jamais été interrompus. En réalité, le paysage a été retourné par le génocide. Sous le sol, se dissimulent des nœuds. Et ces tuiles de la maison d'à côté, est-ce que ce ne sont pas celles de ta maison qui a été pillée ? Et tes bananiers, ton champ de sorgho, qu'en ont fait tes voisins ? A l'appel des autorités et de Radio Mille Collines, la radio de la mort, ils étaient devenus des tueurs, ayant entendu mille fois le slogan : "Débarrassons-nous des cancrelats".

Les rescapés, quand ils ont reconstruit, ont parfois changé l'emplacement de l'entrée de la maison pour ne plus voir au petit matin ceux qui ont parfois porté la robe de leur mère, les pantalons de leur frère.

-Le mois d'avril est particulièrement cruel aux rescapés...

Je cite Emilienne Mukansoro qui anime maintenant des groupes de parole de femmes rescapées.

Ceci est un extrait d'un de ses textes parus dans la revue "Esprit" de mai 2019. "Les fêtes de fin d'année, écrit-elle, sont pénibles ; le rescapé, isolé dans les grands repas, éprouve le sentiment de trahir ses morts. En janvier cela s'estompe un peu. En février, le monstre mord de nouveau. Mars est une veille. Avril se prépare sur les pierres qui s'aiguisent. Pourtant il porte un si beau nom: amata, le lait, l'abondance. C'est lui quoi couvre les récoltes de l'eau claire de la saison des pluies".

Le calendrier de cette année au Rwanda a été perturbé par deux assauts du Covid. Ce 7 avril, les rassemblements seront sans doute moins fournis qu'habituellement mais quiconque y a participé les anniversaires précédents ne peut oublier les cris qui commencent à s'élever depuis les tribunes du stade de Kigali et qui gagnent, qui gagnent pour ne plus en faire qu'un.

Mais le cri peut aussi bien surgir de la bouche d'un enfant dans une classe et se répandre dans toute une école. Un ami juif me disait que son père ne parlait généralement pas du génocide mais qu'une fois l'an, il se mettait à hurler dans l'espoir que son cri puisse écraser la mort.

Il ne faut pas croire que les rescapés sont les seuls à se souvenir. Emilienne Mukansoro cite le cas de ce tueur de 1994 qui, tous les mois d'avril, va se cacher dans les herbes des marais comme le faisaient les Tutsi quand ils cherchaient à s'échapper. Il reste là dissimulé quelques jours et revient en disant qu'il était en Ouganda- l'Ouganda d'où vinrent les troupes tutsies du FPR qui chassèrent les génocidaires.

-Ces jours d'avril, on entoure aussi les morts dans les nombreux mémoriaux qui leur sont dédiés.

L'identification et l'enterrement des morts est une tâche qui a dépassé l'entendement. Emilienne cite le cas de cette mère qui n'a gardé qu'un fémur de son enfant et qui le berce quand on ne la regarde pas.

Des rescapés sont descendus dans les fosses communes ouvertes par les tueurs. Ils ont fait monter -comme on dit des âmes qui vinrent vers le ciel - ce qui était enterrable. Certains ont préféré des tombes individuelles au plus près de chez eux. De nombreux mémoriaux de toutes tailles ont été organisés. Dans l'ossuaire de l'église de Kibeho, des voilages dissimulent des sortes de reposoirs. Les guides - c'est un possible destin pour les rescapés : guides du souvenir - les guides donc ouvrent les rideaux et apparaissent, coulés dans la chaux, sur plusieurs étages, des cadavres qui semblent vouloir vous rejoindre et aussi quantité de bras, de jambes : les Hutus aimaient raccourcir les Tutsis qu'on leur avait appris à trouver trop grands...

Il y a quelques jours a paru le rapport de la commission d'historien présidée par Vincent Duclert sur le rôle de la France... Rapport très sévère avec le régime de l'époque, sous la présidence de François Mitterrand... "Responsabilités lourdes et accablantes, la France est demeurée aveugle à la préparation du génocide" mais n'est pas jugée "complice"...

Le rapport Duclert cite les informateurs français qui ont tenté d'avertir la petite cellule africaine de l'Elysée repliée sur ses certitudes et qui soutint jusqu'au bout la politique de plus en plus extrémiste du président hutu Habyarimana : "Attention, disaient-ils, il y a déjà eu des massacres dans le pays mais cette fois les églises n'en protégeront pas les Tutsi". Les murs de l'église de Kibeho gardent les traces des trous de grenades jetées à l'intérieur avant que les tueurs ne s'y livrent à leur sinistre besogne, aux cris que répercutait Radio Mille Collines "La Vierge est avec nous".

Cette année, la commémoration du génocide coïncide avec la célébration de la Résurrection par les chrétiens...

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