Une fille-mère aimante abandonne son bébé sur la banquette d'une limousine. Quand, prise de remords, elle vient le rechercher, la voiture a disparu, dérobée par des voleurs qui déposent l'encombrant gamin dans un bas-fonds où Charlot finira par le prendre en charge...

Scène du film "Le Kid" de Charlie Chaplin en 1921
Scène du film "Le Kid" de Charlie Chaplin en 1921 © Getty / PhotoQuest

-Il y a cent ans précisément, Chaplin projetait "Le Kid" qui allait devenir son premier long métrage - muet bien sûr- avec dans le rôle du "fils" que protégeait Charlot Jackie Cogan, 6 ans. Chaplin aimait voir le monde à hauteur d'enfant.

J'ai eu le privilège de dîner un soir, bien après la mort de Chaplin, dans son manoir du Ban, à Vevey. Je me souviens d'un domaine enchanté. Lady Oona, sa femme, foulait pieds nus la pelouse qui descendait en pente douce vers le lac Léman. Le feu crépitait dans la cheminée. Tel ou tel des huit enfants se trouvait là et racontait que tout ici avait été conçu pour eux. Une photo de famille les réunissait régulièrement où ils apparaissaient en rang d'oignions mais Chaplin les voyait aussi comme une pyramide temporelle. Ils rechignaient juste un peu quand l'obligation leur était faite de se rassembler dans la salle de cinéma du bas pour voir et revoir les films du père qui leur disait : "Quand vous serez ruinés, vous aurez au moins cela que vous pourrez montrer sous des tentes."

-Et en effet, Le Kid a toujours le même succès un siècle après.

Chaplin n'était pas père quand il en a commencé le tournage. Ou plutôt il venait de perdre un bébé de trois jours que lui avait donné sa très jeune épouse. C'est en rencontrant le petit Jackie qu'il était sorti de son accablement et avait décidé de faire un film avec lui.

Les décors figuraient ce que Charlie jeune avait connu et qui ressemblait davantage à Dickens qu'au futur manoir du Ban. Ah, les mansardes et les rez-de-chaussée sordides occupés par lui, le demi-frère et la malheureuse mère quand celle-ci n'était pas retenue à l'asile d'aliénés !

Le scénario faisait appel à certains de ses souvenirs. Une fille-mère aimante abandonne son bébé sur la banquette d'une limousine. Quand, prise de remords, elle vient le rechercher, la voiture a disparu, dérobée par des voleurs qui déposent l'encombrant gamin dans un bas-fonds où Charlot finira par le prendre en charge. Tous deux s'associeront dans une commune débrouillardise, suscitant du burlesque et de la poésie dans la misère. 

-Le film a failli ne pas sortir dans l'état où nous le connaissons.

La First National, la société de distribution, avec laquelle Chaplin était sous contrat imaginait deux films courts qu'elle paierait 400.000 dollars. Chaplin en avait déjà dépensé 500.000. Par ailleurs, son épouse et lui étaient en train de divorcer : Mildred réclamait 100.000 dollars. Chaplin vit le moment où ses bobines allaient être saisies. Vite fait, il s'esquiva avec elles à Salt Lake City où il monta le film clandestinement dans une chambre d'hôtel : 2000 prises qu'il fallait étaler jusque sous le lit et dans la salle de bains et dérouler comme on pouvait en utilisant les tiroirs des commodes !

Enfin le film fut montré sous le format de 52 minutes. C'est pourquoi on le présente comme son premier long métrage. Il rencontra d'emblée bien davantage qu'un succès. Chaplin obtint 1.500.000 dollars et la moitié des recettes après cinq ans. Sa femme pensionnée, son film triomphant, il mena la vie qu'il entendait.

-Et Jackie ?

Il tourna sans désemparer jusqu'en 1927 puis de nouveau après la Seconde Guerre.

Le plus important pour Chaplin c'était sa mère qui vivait toujours en Angleterre. Dès 1921, il obtint pour elle un visa américain. Il l'installa en Californie. Elle n'avait plus toute sa tête depuis longtemps. Il paraît qu'elle prit un officier d'immigration pour Jésus-Christ. Reconnut-elle son fils pour son sauveur ? En tout cas, elle ne s'intéressa jamais à son succès.

Quant à la fortune, c'est le demi-frère aîné Stanley qui la géra à la tête de la Société Chaplin constituée pour donner au cinéaste débarrassé de ses contrats avec la First National la liberté qu'il attendait.

J'ai eu le privilège de dîner un soir, bien après la mort de Chaplin, dans son manoir du Ban, à Vevey. Je me souviens d'un domaine enchanté. Lady Oona, sa femme, foulait pieds nus la pelouse qui descendait en pente douce vers le lac Léman. Le feu crépitait dans la cheminée. Tel ou tel des huit enfants se trouvait là et racontait que tout ici avait été conçu pour eux. Une photo de famille les réunissait régulièrement où ils apparaissaient en rang d’oignons mais Chaplin les voyait aussi comme une pyramide temporelle. Ils rechignaient juste un peu quand l'obligation leur était faite de se rassembler dans la salle de cinéma du bas pour voir et revoir les films du père qui leur disait : 

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