La mulâtresse Solitude, personnage historique, était née du viol de sa mère, transportée sur un navire négrier, par un marin blanc. Elle a été pendue en Guadeloupe en 1802 pour son rôle dans une insurrection juste après avoir donné naissance à un enfant revenu aussitôt à des propriétaires réinvestis de leur privilège.

Simone et André Schwarz-Bart à leur domicile en 1976
Simone et André Schwarz-Bart à leur domicile en 1976 © Getty / Sophie Bassouls

-La question de l'abolition de l'esclavage a poursuivi Napoléon jusqu'à Sainte-Hélène.

Il semble y avoir reconnu qu'il avait commis une erreur en le rétablissant en 1802.

Ce qui se passait sur l'île a pu peser dans son jugement. Sainte-Hélène était une propriété de la compagnie anglaise des Indes orientales. On y renâclait à l'abolition telle que la voulait Londres. Mais le geôlier de Napoléon, Hudson Lowe finit par l'imposer, à sa manière toujours tortueuse. Les esclaves n'en virent pas leur sort changé. De l'esclavage ils passèrent à la ségrégation. La mort de Napoléon en revanche leur permit de sortir davantage des exploitations agricoles ou ils étaient consignés de crainte qu'Ils ne nouent des contacts avec les Français de Longwood.

C'est étrange que les innombrables livres suscités par Sainte Hélène parlent si rarement de cela.

-De même, les révoltes qui ont suivi le rétablissement de l'esclavage en 1802 aux Antilles ont tardé à être mises en lumière.

Le nom d'un de leurs de leurs chefs émerge cependant. Louis Desgrès, un libre de couleur devenu officier républicain. Quand apparait au large de la Guadeloupe, l’escadre de Richepance venue appliquer le rétablissement de l'esclavage décidé par le Premier Consul, "retentit le roulement de toutes les batteries noires de la cote. Des troupes de nègres se lèvent à travers les campagnes, des coups de feu s'entendent dans les lointains, des plantations s'allument comme des bouchons de taille paille. Des centaines de nègres dressent au-dessus d'eux des torches, des fusils, de longues piques à bœufs".

-Vous lisez un extrait d'un roman, celui d'André Schwarz-Bart, la mulâtresse Solitude.

Paru en 1972. La mulâtresse, personnage historique, était née du viol de sa mère, transportée sur un navire négrier, par un marin blanc. Schwarz-Bart la décrit avec une peau qui peut paraître plus jaune que noire, avec des yeux de deux couleurs. Elle a été pendue pour son rôle dans l'insurrection juste après avoir donné naissance à un enfant revenu aussitôt à des propriétaires réinvestis de leur privilège. 

-Et qui est Schwarz-Bart ? 

Un juif de Metz né en 1928, élevé en yiddish par des parents assassinés à Auschwitz. Avant ce roman sur l'esclavage, il en avait publié un autre plus gros, une des premières fictions françaises sur les camps, Le dernier des justes, Goncourt 1959. Attiré par le style de vie des Antilles, il avait épousé une guadeloupéenne, Simone, avec qui il signa "Un plat de porcs aux bananes vertes".

-Aujourd’hui, noms de rues, statues, la mulâtresse Solitude est honorée à Paris comme en Guadeloupe.

Le livre de Schwarz-Bart a été le premier à permettre sa reconnaissance. Il fut pourtant mal reçu à son époque.

Les mouvements strictement identitaires voulaient déjà se tenir chacun dans sa chacunière et n'aimaient pas que quelqu'un d'extérieur vint y frayer un chemin inattendu. 

« La mulâtresse Solitude » raconte ainsi le sort la plantation Danglemont où s'était réfugié le dernier carré des noirs rebelles. Louis Desgrés l’avait fait miner. Elle explosa avec ses occupants. Et Schwarz-Bart en décrit les visiteurs d’aujourd’hui : du pied, ils en heurtent les débris comme les visiteurs, je cite, du ghetto de Varsovie.

Être un écrivain juif m'oblige, dit-il, à participer à la vie d'êtres qui ne sont pas nécessairement juifs. Bien plus, une fraternité particulière lie, selon lui, les juifs aux noirs.

Mais ces derniers ont pu renâcler eux aussi devant "La mulâtresse Solitude" en 1972. Certains l'ont mis en accusation : "Que peux-tu comprendre à ce que nous avons vécu ?" Tandis qu'ils accusaient sa femme Simone, écrivaine elle aussi, de ne pas utiliser suffisamment sa langue qui devait être le créole. Un soir, après une assemblée accusatrice, André dit : « J’espère qu’il n'y a pas dans cette assemblée aucun jeune antillais qui désire écrire : sinon il serait dégoûté à jamais. » Ensuite, il cessa pratiquement de publier jusqu'à sa mort.

-Les mêmes procès en légitimité ont lieu aujourd’hui ?

« Traducteurs vos papiers » : on a entendu récemment qu’il convenait d'être noir pour avoir le droit de traduire une poétesse noire.

L'identité n'est pas toujours généreuse, comme le souhaitait pourtant l'antillais Edouard Glissant qui vécut longtemps dans un triangle Martinique-Paris-Louisiane où il défendait la créolité.

Il défendait la créolité : la créolité n'est pas un métissage mais une métamorphose mutuelle des cultures dans laquelle aucune ne se perd. Schwarz-Bart, lui, croyait en la réversibilité : on peut retourner mon œuvre noire et voir la juive et réciproquement.

Il aimait cette histoire qui nous ramène vers l'Est où il naquit. 

-La cigogne aime tellement les siens qu'on l'a appelée hassouda-amour.

-Mais alors pourquoi est-elle du nombre des animaux réputés impurs ?

-Parce qu'elle ne dispense son amour qu'aux siens et pas aux autres.

Ouvrage : André Schwart-Bart La mulâtresse Solitude Livre de poche

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