Le Second Empire non seulement prend possession de la Nouvelle Calédonie en 1853 mais la transforme l'année suivante en terre de transportation. Ce sera une colonie de peuplement, à l'instar de l'Algérie mais de peuplement pénal. Un robinet d'eau sale pour la métropole.

Prisonniers en Nouvelle-Calédonie vers 1890
Prisonniers en Nouvelle-Calédonie vers 1890 © Getty / Keystone-France

-Nouveau référendum pour ou contre l'indépendance en Nouvelle Calédonie. 4 points de participation de plus. Une majorité toujours pour le non, à 53% mais réduite de trois points par rapport à 2018. Et un discours entendu partout hier soir : l'archipel serait coupé en deux.

Les tenants du oui à l'indépendance auquel Emmanuel Macron a tenu à exprimer son "respect" s'organisent autour d'un bloc kanak assez homogène. Les kanaks ont tous en mémoire une scène fondatrice. Leur chef Altaï se présente devant un représentant de l'administration coloniale. Il tient deux sacs, l'un de terre, l'autre de cailloux. Il pose le sac de terre devant le Blanc : « voilà ce que tu nous a pris ». Il montre le sac de pierres : « Voilà ce que tu nous as rendu ». Or les kanaks, s'ils ont été cantonnés dans des zones ingrates, ne se sont pas éteints comme l'imaginaient nombre de Français. Sans former la majorité de la population de l'archipel, ils continuent d'en constituer la partie la plus importante, frôlant les 40%. Et on sait que la composition du corps électoral spécial telle qu'elle a été définie pour les référendums sur l'indépendance favorise les habitants les plus anciennement implantés.

-Dans le camp du oui, l'unité est-elle comparable.

Pas sûr. C'est pour cela que le président de la République a raison de regarder les résultats de la consultation avec "humilité".

La vaillante maison Anacharsis vient de publier une nouvelle édition de l'enquête menée dans l'archipel par Isabelle Merle auprès des descendants de colons européens.

C'est déroutant.

Le Second Empire non seulement prend possession de la Nouvelle Calédonie en 1853 mais la transforme l'année suivante en terre de transportation. Ce sera une colonie de peuplement, à l'instar de l'Algérie mais de peuplement pénal. Un robinet d'eau sale pour la métropole. Et, à la différence des convicts britanniques envoyés en Australie, les condamnés français sont assignés à vie en Nouvelle-Calédonie si leurs peines sont supérieures et si d'aventure, elles sont inférieures à 8, ils doivent doubler leur temps de présence après expiration de leur peine. Les soi-disant libérés deviennent souvent une plèbe sans ressources alors que seulement 12% des bagnards bénéficient d'une concession.

La société calédonienne est un croisement de peurs : peur de l'évadé sur laquelle on jette les policiers kanaks car il y en a, peur des libérés qui nomadisent, peur de devoir raconter aux enfants et descendants les raisons pour lesquelles on se retrouve sous les cocotiers à quatre mois de traversée de la métropole.

-Isabelle Merle a aussi travaillé sur les colons venus libres

Eux viennent de la France populaire. L'émigration "honorable", c'est pour eux une seconde chance voire la dernière chance.

Ils vont se retrouver dans des postes avancés en brousse. Leur crainte va être que les kanaks déclenchent des pilou-pilou, des émeutes. Ils vont aussi se tenir loin des gens du bagne. Pour les condamnés le visage glabre, pour les libérés la barbe, pour eux, les libres, la moustache. De toute façon, les distances n'ont pas besoin d'être creusées dans la Grande Ile : les routes manquent, les villages sont isolés. Les broussards, très individualistes, ne cherchent de toute façon pas la rencontre des habitants de Nouméa dont les forçats ont arasé les collines, construit la cathédrale et apporté l'eau. Ils sont fiers de devoir tout à out à eux-mêmes.

-Isabelle Merle étudie aussi les javanais, les tonkinois venus nombreux comme maintenant les wallisiens et futuniens.

L'archipel, c'est une cascade de mépris qui tiennent davantage encore au statut migratoire des familles qu'à leur couleur.

Néanmoins la période qui a commencé avec les évènements des années 1980 -et dans laquelle on est toujours avant un troisième probable référendum- a eu le mérite de faire sortir beaucoup d'européens du silence sur leurs origines dans lequel ils étaient retranchés. Il y a maintenant le centre culturel Tjibaou à Nouméa, bien connu, mais aussi des musées dans d'anciens villages de colons libres ou dans des ruines du bagne et on a même vu le musée d'un pénitencier faire place à l'évocation de la grande rébellion de 1878 à la suite de laquelle les kanaks ont compris qu'ils ne se débarrasseraient jamais des Blancs.

On en est là, à un moment-clé du long travail de l'histoire et de la démocratie contre la violence dans l'archipel.

Ouvrage : Isabelle Merle Expériences coloniales. La Nouvelle-Calédonie (1853-1920) Anacharsis

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