La vie paisible d'enseignante et de mère de famille d'Emilienne Mukansoro a pris fin au printemps 1994. Après le génocide Emilienne est devenue thérapeute. Elle tente de faire surgir la parole, s'asseyant sur la natte avec ses compatriotes, se consacrant à partir de 2012 à des groupes de femmes.

Femmes rwandaises lors d'un "gacaca", tribunal communautaire villageois, à Nyarufunzo en mars 1994
Femmes rwandaises lors d'un "gacaca", tribunal communautaire villageois, à Nyarufunzo en mars 1994 © Getty / MCT

-C'est l'anniversaire du génocide des Tutsis au Rwanda. La date de 1994 est toute proche comme l'a montré le rapport récent de la commission d'historiens présidée par Vincent Duclert. Ce n'est pas une douleur d'il y a un quart de siècle. C'est une douleur d'un quart de siècle.

Je voudrais vous parler du travail d'une thérapeute rwandaise, Emilienne Mukansoro qui a donné lieu à un très beau mémoire, d'une grande profondeur de vues.

La vie paisible d'enseignante et de mère de famille d'Emilienne Mukansoro a pris fin au printemps 1994. Sachez seulement qu'elle s'est longtemps dissimulée dans les herbes des marais en portant son enfant. Elle ne sortait qu'à la nuit, couverte de boue, pendant que les Interahamwe, les miliciens fêtaient leurs exploits au cabaret. Il ne lui restait plus qu'un désir : disparaître si cela pouvait sauver son enfant.

Emilienne est devenue thérapeute. Elle tente de faire surgir la parole, s'asseyant sur la natte avec ses compatriotes, se consacrant à partir de 2012 à des groupes de femmes.

-En 1994, en cent jours s'est déployé un vaste projet d'extermination des tutsi et aussi des hutus qui passaient pour être leurs proches. Un million de morts en cent jours. Et un nombre incalculable de viols. L'ONU a avancé le chiffre de 250 à 500000. Chiffre vraisemblablement sous-estimé.

Les génocidaires violaient pour se garder du danger qu'aurait incarnée la femme tutsie qui s'était parfois glissée jusque dans leur famille. Ou pour se venger de la puissance qu'ils n'avaient longtemps pas eue. Ou encore pour passer un bon moment tout simplement. Et pour goûter déjà le plaisir qu'ils auraient, plus tard, si la femme restée en vie, devait rester constamment les yeux baissés.

A partir de 2005, ont été organisés dans les villages des collines des réunions judiciaires en rond sur l'herbe verte - un peu comme autrefois autour de Saint-Louis sur la pelouse de Vincennes le dimanche. C'étaient les gacacas. Beaucoup de choses ont pu s'y dire qui amenèrent à des jugements - partagés. Les groupes de parole d'Emilienne Mukansoro, eux, ne sont pas des procédures mais permettent le surgissement du refoulé. 

Je pense à cette mère violée devant son fils. Depuis, l'un et l'autre vivent ensemble, seuls, comme enfermés. Le fils considère en silence sa mère, elle n’ose pas le regarder en face, ils ne se parlent pas.

-Emilienne, elle, est maintenant en état de faire aussi parler des tueurs.

Celui-ci par exemple avait 18 ans en 1994. "Pendant le génocide, je pouvais faire ce que je voulais. Personne ne pouvait m'interdire quoi que ce soit. Un jour je suis allé vois la jeune voisine tutsie qui me regardait de haut. Mais quand je suis arrivé chez elle, quelqu'un d'autre l'avait déjà tuée. Alors j'ai décidé de violer son corps qui était encore chaud." Si le tueur accepte d'avouer ainsi, c'est qu'il est dorénavant impuissant. Il lui faut un secours.

La psychiatrie est née au Rwanda du génocide. Elle n'existait pas auparavant.

D'autres soins ont été nécessaires aussi. En 1994, nous sommes en pleine pandémie du sida. -67 pour cent des femmes violées sont séropositives. 80 pour cent des femmes séropositives ont été violées. On imagine les conséquences pour les milliers d'enfants nés de ces viols.

Avant le génocide, si une femme perdait son époux, on lui disait : il y a un homme qui dans la famille te prendra. Et l'enfant était non seulement celui du père et de la mère mais de toute la famille. Le génocide a invité la psychiatrie au pays et inventé la veuve et l'orphelin. 

Cet orphelin par exemple resté mutique, qui en voudra ? Et cette veuve qui s'est remariée avec un rescapé et qui, chaque fois que son nouveau mari l'approche, revoit ses violeurs et se débat. Le nouveau mari a fini par l'enchainer pour lui faire l'amour tout en en disant : « Donne mois les restes des Interahamwe » - les miliciens.

L'écrivain Arthur Koestler qui avait parcouru les cercles de l'enfer du XXème siècle disait : "Les statistiques ne saignent pas, c'est le détail qui compte".

Ah si j'ai pu donner envie à un éditeur de prendre connaissance du texte formidable au sens premier du mot, d'Emilienne Mukansoro, Accès à la parole et résilience au Rwanda ! C'est, piloté par Stéphane Audoin-Rouzeau, un des les plus forts qu'on puisse lire. Ce texte attend un éditeur.

Contact
Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.