Longtemps a prévalu l'idée que Chanel, ayant perdu sa mère à douze ans et abandonnée par son père, a passé plusieurs années esthétiquement décisives dans une très belle abbaye cistercienne devenue un orphelinat, Aubazine.

Gabrielle Chanel en 1910
Gabrielle Chanel en 1910 © Getty / Apic

- Le Palais Galliera, le musée de la mode de la ville de Paris, rouvre avec une grande exposition, "Chanel, un manifeste de mode" et, dans son architecture, une nouvelle disposition.

La maison Chanel a non seulement prêté la majorité des 167 vêtements présentés mais elle a aussi contribué au financement de la restauration. La partie la plus spectaculaire en est le beau sous-sol de pierre et de brique désormais accessible et à qui il a été donné le nom de Galeries Gabrielle Chanel. La Grande Mademoiselle n'a pas de rue en surface dans l'espace public parisien mais elle a au moins un sous-sol.

- Les commissaires de l'exposition "Manifeste de mode" en ayant dans doute assez de voir des biopics sur Chanel, qui ne montrent que des vêtements.

Avec un accent mis sur deux moments-clés. Les débuts : les premières robes si bien ajustées qu'elles étaient comme façonnées par la vie et l'allure des femmes qui les portaient. Puis la reprise de la maison au milieu des années 1950 : des dizaines de tailleurs sont merveilleusement présentés dans une galerie courbe, tous semblables, tous différents. Le luxe se tient dans le détail.

Mais le point aveugle de cette exposition, c'est la biographie de la couturière. Il est vrai que, chaque fois qu'est prononcé le nom de Chanel, il y a toujours quelqu'un pour vous glisser dans l’oreille : "Mais, pendant la guerre, n'a-t-elle pas... ?". C'est bien pour cela que la Ville de Paris se garde de donner le nom d'une des femmes les plus connues au monde à la moindre petite voie publique.

- Cependant, pour une grande marque internationale, la mise en récit, comme on dit aujourd'hui, ça importe tout de même.

Oui mais voilà qu'apparaît maintenant une autre difficulté qui pourrait paraître anodine : le récit de l'enfance. Longtemps a prévalu l'idée que Chanel, ayant perdu sa mère à douze ans et abandonnée par son père, a passé plusieurs années esthétiquement décisives dans une très belle abbaye cistercienne de Corrèze, devenue un orphelinat, Aubazine. Impressionnée par la nudité d'une nef romane et la grisailles de ses vitraux non figuratif du XIe siècle, la jeune Gabrielle avait appris là à toujours retirer et retrancher. Et à cette école de la simplicité, elle avait déjà rêvé d'un luxe austère.

-Mais en fait, les années attribuées à l'abbaye se sont passées au Creux de l’Enfer.

Jusqu'à plus ample informé, aucun document n'atteste la présence de la petite Chanel à Aubazine. En revanche, à l'âge de 13 ans, elle apparaît dans le recensement de 1896 comme bonne d’enfants dans une famille de cousins qui l'a recueillie et tient une blanchisserie dans une vallée sombre d'usines bruyantes du côté du Creux de l'Enfer et du Bout du Monde. A Thiers, une ville ouvrière du Puy-de-Dôme.

On n’aurait pas été la chercher là mais l'obstination d'Henri Ponchon, ingénieur méthodique et généalogiste virtuose, l'y a trouvée. Et il a restitué aussi le parcours de ses sœurs et frères, ceux-ci pas toujours recommandables.

-Oui mais dans sa mise en récit, la maison Chanel tient à Aubazine.

Elle a investi dans son histoire. Il suffirait pourtant de dire que Gabrielle n'a peut-être pas habité Aubazine mais qu'elle l'a connu par Adrienne, sa tante et alter ego, et que l'architecture et le mobilier de l'endroit l'ont plus tard inspirée. Mais non. La maison s'arcboute et le moins qu'on puisse dire est qu'elle n'aide pas à la diffusion du livre de Ponchon. Le décor du premier défilé de Virginie Viard, le successeur de Lagerfeld, est présenté comme une réplique du cloître d'Aubazine. La maison songe à financer la restauration urgente de l'abbaye dont une dépendance est déjà choisie comme lieu d'intervention par la mission Stéphane Bern.

Je ne voudrais pour rien au monde compromettre le sauvetage d'une abbaye qui m'est chère, mais je serais rassuré sur les capacités de lecture et la liberté de mes confrères et consœurs si, rendant compte de l'exposition Manifeste de mode, ils portaient aussi attention à L'enfance de Chanel d'Henri Ponchon qu'ils ne trouveront évidemment pas dans la nouvelle librairie du Palais Galliera.

Le livre

- L'Enfance de Chanel. Enquêtes & Découvertes, une biographie de Gabrielle Chanel, écrite par Henri Ponchon, parue aux éditions Bleu Autour.

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