Autour du président Mitterrand, le groupe des collaborateurs de la cellule africaine a été aveuglé par sa volonté de contrecarrer les intérêts anglo-saxons. Quand le génocide commença, l'opération Turquoise offrit une protection humanitaire à nombre de victimes mais aussi un chemin de fuite à trop de bourreaux.

Rwandais célébrant l'arrivée de l'armée française à la frontière zaïroise le 24 juin 1994
Rwandais célébrant l'arrivée de l'armée française à la frontière zaïroise le 24 juin 1994 © Getty / Scott Peterson

Il y a quelques jours, la commission d'historiens présidée par Vincent Duclert remettait son rapport de 1.000 pages sur l'engagement politique et militaire de la France au Rwanda entre 1990 et 1994... 

"Responsabilités accablantes de la France", "aveuglement idéologique face à la préparation du génocide des Tutsis" par le régime du président Hutu Habyarimana... Dès 1990 et l'offensive des rebelles Tutsis, le Front patriotique rwandais (FPR), la France prend fait et cause pour le régime Hutu, estiment les historiens... 

Deux rappels : beaucoup de rebelles tutsis avaient pour base et lieu de refuge l'Ouganda voisin et anglophone...

Le Rwanda, capitale Kigali, était autrefois une colonie belge...  Jean, au moment où cette commission rédigeait ses conclusions, l'amiral Lanxade, chef d'Etat major des armées à l'époque, réitérait la position traditionnelle de la hiérarchie militaire.

Et ce dans une préface à un livre du général Delord paru en janvier.

Un, le président Mitterrand qui recommandait la démocratisation des régimes d'Afrique demandait à son ami le président rwandais Habyarimana de réussir la négociation avec le FPR tutsi bien que celui-ci fut pour Paris un agresseur, venu de l'extérieur.

Deux, le FPR devait être contenu face à une armée rwandaise mal équipée. D'ailleurs, s'il y avait des victimes rwandaises en 90-93, c'étaient de malheureux Hutus poussés à la fuite par l’avancée du FPR.

Trois. La preuve que seul Habyarimana pouvait contenir les dangers intérieurs c'est que l'attentat qui lui coûte la vie dans son avion le 6 avril 1994 déclenche aussitôt le génocide.

Le livre du général Delord ainsi ouvert affirme de suite que la responsabilité de ce qui est arrivé aux Rwanda incombe aux rwandais. « C’est le cas pour tous les peuples », ajoute le général. Certes mais prendre un peu de profondeur de champ peut être utile. Le Rwanda a été sciemment organisé en deux ethnies concurrentes par les colonisateurs, ceux-ci valorisant d'abord les Tutsis puis plus récemment les Hutus. Or l'Elysée n'a pas voulu lire les travaux de Jean-Pierre Chrétien sur ce sujet-clé ni ceux de ses continuateurs. On se souvient peut-être des épithètes désobligeantes dont les affuble Hubert Védrine, l'ancien secrétaire général de l’Elysée. L'amiral Lanxade, lui, se plaint des « attaques d'une grande violence menées par des chercheurs pourtant français. »

-Ces chercheurs avaient été écartés de la commission Duclert qui parvient néanmoins à des conclusions sévères.

Oui, Stéphane Audoin-Rouzeau ou Hélène Dumas n'avaient pas été nommés dans la Commission alors qu'ils connaissaient mieux le terrain que d'autres membres choisis. Duclert avait accepté ce tri pour ne pas effaroucher les chapeaux à plumes de la Défense. Et cependant, avec les membres dont il était entouré (deux ont démissionné), il infirme la position longtemps officielle. 

Il apparait d'un côté, que la coalition d'intérêts qui s'était constituée à Kigali autour du président Habyarimana était de plus en plus animée par de dangereux extrémistes : lui fournir, surtout après 1993, des armes et un appui humain, comme l’a fait la France, c'était aider certains d'entre eux à préparer des projets meurtriers. 

De l'autre côté, autour du président Mitterrand, le petit groupe des collaborateurs de sa cellule africaine ont été aveuglés par leur volonté de contrecarrer les intérêts anglo-saxons sur le continent. Les uns, à propos de cette vingtaine de décideurs qui ignoraient délibérément d'autres avis divergents parleront de coterie, les autres d’officine. Au bout du compte, quand le génocide commença, il ne resta plus qu'à offrir avec l'opération Turquoise une protection humanitaire à nombre de victimes mais aussi un chemin de fuite à trop de bourreaux.

-Le travail de la commission ouvre une question appelée à perdurer, celle des archives.

Nombre d'entre elles ont été rendues consultables grâce à une dérogation spéciale due à la bonne grâce du président de la République.

Mais le bureau de l'Assemblée a refusé l'accès à celles de la mission d'information parlementaire qui avait été ouverte en 1998. Paul Quilès, proche de Mitterrand, en avait freiné au maximum les ardeurs. Néanmoins, des auditions à hauts risques avaient eu lieu dans un huis-clos qu'on ne pourrait pas rompre aujourd'hui. On comprend que des députés, dégoûtés par l'abaissement de la fonction parlementaire, ne veuillent pas obéir à un diktat de plus d'Emmanuel Macron, qui leur demande d’ouvrir ces archives parlementaires. Mais tout de même, observe Bernard Cazeneuve, quand il y a un million de morts, prime la question de la vérité. Cazeneuve, co-rapporteur de la mission, avait posé des questions judicieuses à l'époque.

On notera aussi que les papiers de l'ambassade de France à Kigali sont largement perdus, brulés sur la pelouse avant l'arrivée du FPR.

S'il fallait faire des recommandations ? Suggérer l'achat de déchiqueteuses grand format quand on fournit en même temps des armes dangereuses. Ou bien, deuxième suggestion que fait la Commission Duclert : nommer un Archiviste de la République qui fasse pendant au Défenseur des droits. Il assurerait notre droit à l'histoire

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