Le 6 mai 1804, le navire russe Nadejda aborde l'île de Nuku Hiva au Nord de l'archipel des Marquises. Dans la délégation qui leur arrive, les Russes distinguent à peine un individu aussi tatoué que les autres, nu à l'exception d'une ceinture qui lui pend sur les hanches. Il parle passablement l'anglais et le français.

Un homme tatoué sur l'île de Nuku Hiva - Atlas de Johann Adam von Krusenstern
Un homme tatoué sur l'île de Nuku Hiva - Atlas de Johann Adam von Krusenstern © Getty / Heritage Images

-La foire de Valenciennes en 1822. Des dizaines de baraques bariolées sur la Grand-Place. Dans l'une d'elles, un homme montre son corps entièrement tatoué du col aux pieds et avec ce qui lui reste de voix raconte ses pérégrinations dans le vaste monde. Il s'appelle Joseph Kabris. Il va bientôt mourir mais le livre que lui consacre Christophe Granger et qui vient de recevoir le Prix Femina Essai le sort de l'oubli.

L'expérience décisive de la vie aventureuse de Kabris se situe dans ce que nous appelons aujourd'hui les Marquises, dans le Pacifique.

Le 6 mai 1804, la Nadejda aborde l'île de Nuku Hiva au Nord de l'archipel. C'est un bateau russe. L'historiographie communiste a voulu nous faire oublier l'appétit colonisateur des Russes mais, en 1803, le tsar avait organisé une expédition d'exploration du monde qui devait refaire le parcours de Cook quinze ans plus tôt. Elle comptait une demi-douzaine de savants.

Les habitants de Nuku Hiva, habitués depuis quelque temps à voir des étrangers mouiller au large ont appris à s'en méfier et en même temps à négocier avec eux. Derrière leur chef, ils se dirigent en pirogue vers la Nadejda, apportant en guise de bienvenue un plan de poivre. Dans la délégation qui leur arrive, les Russes distinguent à peine un individu aussi tatoué que les autres, nu à l'exception d'une ceinture qui lui pend sur les hanches. Seulement, il parle passablement l'anglais et le français ne lui est pas étranger puisqu'il dit "Moi français, dansons la carmagnole".

-C'est Joseph Kabris. Il a une petite vingtaine d'années, comment est-il arrivé là ?

C'est un marin dont il apparaîtra progressivement qu'il est né à Bordeaux. S'il se souvient mieux de l'anglais que du français, c'est que, corsaire de la Révolution à 14 ans il a été capturé à 15 par les bateaux de Sa Majesté. Embarqué plus tard sur un baleinier de Sa Gracieuse Majesté, il s'en était échappé à la faveur d'une escale dans l'île de Nuku Hiva.

Sans doute dans ce qu'il racontait dans son baragouin, fallait-il en retrancher. Sa vie avait déjà été faite de nombreuses possibilités non advenues : peut-être dissimulait-il d'autant qu'il était dorénavant davantage du côté des iliens que des européens.

-Kabris s'était en effet très bien adapté à Nuku Hiva.

L'île n'était pas bien grande mais les clans des différentes vallées s'y livraient à des guerres sans pitié ou Kubris avait fait la preuve de ses aptitudes et de son courage physiques. Le chef lui avait donné une de ses filles et un terrain où construire une maison.

Des possibilités qui lui avaient été offertes après son arrivée clandestine, il avait tiré le meilleur parti et sans doute n'avait-il pas envie de partir.

-Néanmoins les Russes l'embarquent quand ils appareillent.

Contre son gré sans doute. Une fois qu'il comprend que le retour lui sera interdit, il transforme encore son comportement. A bord, sans cesser d'être le sauvage qu'on lui demande d'être, il redevient l'excellent marin qu'il avait été et recouvre son français : il parle de cul et de baiser. Le 15 juillet 1805, la Nadjda le dépose sur la presqu'ile du Kamchatka à l'extrémité de la Russie qu'il va traverser pour parvenir à Saint-Petersburg, partout reçu par la meilleure société locale qui veut tout savoir de son corps et de ses aventures.

-Nous sommes maintenant en 1806. Et, entre Saint-Pétersbourg et Valenciennes, une quinzaine d'années plus tard.

Dans la capitale de la Russie, il est reçu par le tsar. Les salons se l'arrachent. Et puis la curiosité décroît. Excellent nageur, il devient professeur de natation à l'Académie militaire de Cronstadt. De retour en France, reçu encore par le souverain, une fois que les Parisiens ont cessé de goûter le récit de sa vie romanesque, il lui reste l'issue de partir en tournée - cela va durer cinq ans de vie collective, difficile.

-Toujours plusieurs possibilités dans une vie, c'est le sous-titre du livre que Christophe Granger consacre à Kabris.

Et si certaines se ferment, on en choisit d'autres.

De quoi est-on ignorant quand on décrit la vie d'un autre ? Granger ne cherche pas à se mettre dans la tête de Kabris en ces moments où il voit ses choix se restreindre. Ce n'est pas une biographie psychologique, plutôt une biographie sociologique. Qu'est-ce que Kabris a fait de ce qu'on avait fait de lui ? Son nom d'îlien avait été : « En marche, rapidement".

Une biographie, ce sont de multiples possibilités. Et au bout du compte, le monde s'agrandit un peu de la compréhension d'une vie, surtout quand elle est aussi peu ordinaire.

Ouvrage : Christophe Granger Joseph Kabris ou les possibilités d'une vie 1780-1822 Anamosa

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