Le 7 octobre 1870 à 10 heures du matin, au bout d’une rue qui monte de la place Clichy à Montmartre, Victor Hugo assiste au départ de Gambetta équipé comme un personnage de roman de Jules Verne, bottes fourrées, casquette en peau de loutre, sac de cuir en bandoulière...

Léon Gambetta s'apprêtant à quitter Paris avec le ballon L'Armand Barbès lors du Siège de Paris en octobre 1870
Léon Gambetta s'apprêtant à quitter Paris avec le ballon L'Armand Barbès lors du Siège de Paris en octobre 1870 © Getty / DEA / G. DAGLI ORTI

-L’« année terrible » dans le répertoire de notre histoire, c’est 1870.

Le Second Empire est tombé après la défaite de Sedan, la République proclamée le 4 septembre à Paris où se constitue un gouvernement de Défense nationale. Les armées allemandes commencent le siège de la capitale le 19. Début octobre, le froid commence à pincer mais on ne touche pas de suite aux réserves de charbon. Quant aux restaurants, ils sont encore ouverts mais on est déjà bien en peine pour y servir des œufs et du lait. Et bientôt la viande va être rationnée.

Parmi les témoignages les plus connus sur le siège, il y a Choses vues de Victor Hugo. L’écrivain, revenu dare-dare de son exil, tient table ouverte chez des amis avenue Frochot. Il y distribue des secours aux patriotes nécessiteux (le 24 septembre, il note : 1885 francs depuis mon retour le 5, jamais plus de 10 francs à chaque fois). Il parcourt la capitale à pied pour y observer l’état d’esprit des habitants, non sans noter qu’ils adhèrent fortement à sa propre personne. Il emprunte aussi le chemin de fer de Petite Ceinture : c’est un bon moyen pour inspecter les 34 kms de remparts décidés par Thiers naguère ; ces murs avaient rendu Paris murmurant et, maintenant, constituent sa dernière ligne de défense après les quelque quinze forts disposés depuis Vanves et Montrouge au Sud jusqu’à Aubervilliers au Nord.

Victor Hugo s’est engagé dans la Garde Nationale, l’un parmi 300.000. A 68 ans, il est dispensé d’exercice mais il tient à porter constamment le képi. Stationnent aussi dans la capitale et ses environs immédiats quelque 300.000 soldats des troupes régulières récupérés d’un peu partout auxquels il faut ajouter les mobiles, des volontaires venus de différentes provinces, vêtus souvent non d’uniformes mais de leurs costumes régionaux. Les Bretons sont ainsi venus en culottes bouffantes et chapeaux ronds, accompagnés de leurs recteurs.

-Il faut nourrir tous ces hors venus.

Cela va devenir de plus en plus difficile. Prenons l’exemple des chevaux, alors les principaux agents des transports. L’affectataire des pompes funèbres parisiennes doit se battre pour garder les siens, nécessaires à l’accomplissement des funérailles mais ils sont guettés comme leurs congénères par les bouchers. Hugo note : J’aime trop les chevaux pour aimer le cheval.

Les chevaux peuvent être aussi indispensables dans les sorties qu’on tente hors du carcan du siège mais celles-ci déçoivent le plus souvent : les Allemands contrôlent beaucoup des hauteurs alentour.

En fait, l’espoir ne peut venir que d’opérations plus lointaines menées par les armées que la République tente de constituer plus loin et qui pourraient desserrer l’étau.

-Oui mais comment le gouvernement de Défense nationale pourrait-il lancer des opérations militaires alors qu’il est coincé dans Paris, sans possibilité de communication ?

Au fort du Mont-Valérien, un petit musée a été consacré aux animaux héros des combats. Les pigeons voyageurs y tiennent un rôle éminent. Ils portent beaucoup des attentes des Parisiens assiégés de 1870. Ils sont logés dans une caserne près de Montparnasse. Hélas, les Allemands savent aussi très bien pratiquer le tir aux pigeons.

Restent les ballons. Ils sont tissés en fil de coton dans des ateliers reconvertis à cet effet par le photographe Nadar puis cousus dans les gares d’où ne part plus nul train.

De là vient l’idée d’exfiltrer de Paris en ballon, un ou deux membres du gouvernement. Il y en avait déjà trois qui siégeaient à Tours mais c’étaient les plus âgés, des survivants de 1848. Pas nécessairement ceux qui avaient le plus d’allant.

-Et le choix se porte sur Gambetta.

Le départ de Jules Favre aurait été très utile aussi. Chargé des Affaires étrangères, il aurait eu les mains moins liées à Tours mais il n’y a que trois places dans la nacelle. Ce sera donc Gambetta accompagné de deux assistants aéronautes.

Le 7 octobre à 10 heures du matin, au bout d’une rue qui monte de la place Clichy à Montmartre, Victor Hugo assiste au départ. Gambetta est équipé comme un personnage de roman de Jules Verne, bottes fourrées, casquette en peau de loutre, sac de cuir en bandoulière.

Il ne note pas ce que remarque un autre témoin -l’entretien entre le ministre et un éleveur de pigeons qui lui fait des recommandations- quand donner du grain à manger aux volatiles, comment rouler une dépêche dans leur queue et à quelle heure les lancer ?

-Il est bientôt 14 heures. A ce moment précis, il y a cent cinquante ans, Gambetta est-il arrivé quelque part ?

Hugo voit disparaître de suite le ballon derrière la butte Montmartre : était-il trop chargé, le vent était-il trop faible ? Il rentre, inquiet, avenue Frochot, il y fait la somme de tout ce qu’il a donné en secours depuis son retour à Paris : le compteur marque maintenant 2525 francs.

En fait, Gambetta et ses acolytes ont été poussés vers l’Est. Si vous me laissiez le temps nécessaire, je vous les décrirai atterrissant à 15 h30 en Picardie, près de Montdidier.

Montdidier haut lieu de la mémoire française puisque le général de Gaulle y mènera plus tard, pendant une autre guerre catastrophique, au printemps 1940, une fière bataille.

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