L'appelé de retour rend sa plaque d'immatriculation, il se sent plus léger de ne plus devoir porter d'arme, il cherche à se resynchroniser avec le temps de la métropole. Face à ces pères, Raphaëlle Branche recommande plutôt de se comporter en historienne, c'est à dire sans juger.

Soldats français quittant le port d'Alger au printemps 1962
Soldats français quittant le port d'Alger au printemps 1962 © Getty / Keystone-France

-Les soldats français qui ont fait la guerre d'Algérie n'ont plus beaucoup de temps devant eux pour parler. Leurs enfants- plus peut-être encore leurs petits enfants- disposent maintenant de de multiples sources d'information qui peuvent étayer leurs questions. Depuis plus de vingt ans, Raphaëlle Branche, mène une grande enquête sur la transmission de ce moment-clé dans les familles. Et elle publie aux éditions de la Découverte un livre « Papa, qu'as-tu fait en Algérie ? »

La question n'est pas facile à amener.

Si, parce que vous avez trouvé des documents compromettants, vous mettez en accusation le pater familias au beau milieu d'un repas d'anniversaire, vous pouvez le voir quitter la table illico. Ou bien si c'est lui qui choisit de raconter ex abrupto ce qui était tu, il prend le risque de rompre l'équilibre familial. Ainsi Noël G., que cite Raphaëlle Branche, saisit l'occasion de la soirée de Noël pour raconter ce qu'il vient de retrouver lors d'un stage d'improvisation théâtrale et qu'il avait gardé en lui, enfoui : l'exécution d'un prisonnier algérien qu'il avait effectuée lui-même par refus de la confier à des harkis comme on le lui avait suggéré. On imagine les trois filles de Noël G., la trentaine, elles accusent le choc.

-Oui mais l'effet de décalage dans le temps est inévitable : à l'époque des faits, il était difficile pour les appelés d'en parler.

Raphaëlle Branche rappelle le cas de Stanislas Hutin, un jeune homme à peine extrait du Grand Séminaire. Il vient de photographier un adolescent algérien de 15 ans - très important, l'appareil photo pour le soldat du contingent. Et voilà qu'il entend des cris, il comprend que c'est une séance de torture, il plaint l'adolescent qui est sans doute contraint d'y assister. Enfin il réalise que c'est l'adolescent qui est torturé par l'officier de renseignement et ses camarades. Stanislas écrit alors à son père, joignant la photo à sa lettre. Il se trouve que le père, c'est Paul Hutin, député démocrate-chrétien, directeur de "Ouest France" qui publie aussitôt ce qu'il pense dans son journal: "On ne va pas tout de même rééditer les crimes de la Gestapo quinze ans après", écrit-il en substance. Il faut en convenir : la première profanation d'Oradour sur Glane, c'est l'introduction de la torture en Algérie.

Et à lire leurs carnets, on sent que beaucoup d'appelés le pensent plus ou moins confusément. Mais ils ne vont généralement pas le confier dans leurs lettres, à cause de la censure et de l'autocensure : ils voient bien que leurs correspondants en métropole attendent d'autres propos, rassurants. Comme dit l'un d'eux à sa fiancée: "Tout ce que je pourrais te raconter n'est pas très beau et tu es si jolie".

-Seules quelques familles très politisées font exception.

Notamment les familles liées à l'Action catholique comme les Hutin ou les familles communistes. Généralement, on dit... à peine. Et souvent on dit de moins en moins. L'appelé de retour rend sa plaque d'immatriculation, il se sent plus léger de ne plus devoir porter d'arme, il cherche à se resynchroniser avec le temps de la métropole. Au bal, on ne danse plus les mêmes danses mais lui faut songer à se marier. Les enfants, ensuite, se contenteront des quelques anecdotes drôles ou moralisantes que le père peut lâcher. Ils considèreront comme familiers, sans les interroger, les quelques objets rapportés de là-bas : le pouf, la rose des sables... Olivier F. sait ainsi que son prénom a été choisi parce qu'il rappelle à son père la vue magnifique qu'il avait depuis son piton dans le djebel. Mais quelle n'est pas sa surprise quand il découvre au grenier un manuel explicite de close combat présentant les différentes manières de tuer : les images de ce petit livre sinistre ne sont pas raccord avec celle qu'il se faisait de son père.

-Raphaëlle Branche a beaucoup travaillé avec des psychologues. Recommande-t-elle des manières d'aborder efficacement les pères ?

Non, bien sûr, ce serait trop facile. Elle recommande plutôt de se comporter en historienne, c'est à dire sans juger. Les pères, à leur retour, ont dû s'adapter aux mutations de la famille : il n'y a plus de paterfamilias, l'échange est devenu plus égalitaire. Entendu mais dans ce nouveau cadre, les enfants doivent se débarrasser eux aussi de leurs idées toutes faites. Un exemple. On sait qu'à l'époque, le corps des jeunes femmes ne leur appartenait pas : pendant les permissions, on restait généralement couchés sagement allongés l'un à côté de l'autre. Mais ce qui est autrement difficile à concevoir, aujourd'hui qu'ont disparu le conseil de révision puis le service militaire, c'est que le corps des jeunes hommes ne leur appartenait pas non plus, il appartenait à l'Etat. Et c'était sans discussion.

Maintenant que ces anciens jeunes gens approchent de leur mort, il faut que leurs descendants sachent qu'ils ont enfin été reconnus anciens combattants en 1974. Leur cercueil pourra être enveloppé du drapeau tricolore. Et ça, c'est à eux d'en décider, pas à leurs descendants. Laissons leur ce dernier droit de revendiquer ce qu'ils ont ou ce qu'ils n'ont pas fait

Ouvrage : « Papa, qu’as-tu fait en Algérie ? » Enquête sur un silence familial de Raphaëlle Branche (La Découverte)

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