En 1980 à Prague un quidam eut l'idée de mettre un petit mot à la mémoire de Lennon. Le mur fut bientôt couvert de son portrait et d'inscriptions les plus diverses sur vingt mètres de long. Un mur psychédélique dans une Prague qu'il faut avoir connue à l'époque pour savoir ce que pouvait être la tristesse d'un pays.

Le mur Lennon à Prague en 2018
Le mur Lennon à Prague en 2018 © Getty / SOPA Images

-Le 8 décembre 1980, un nommé Chapman se présentait une première fois au pied de l'immeuble, le Dakota, qu'habitaient John Lennon et Yoko Ono : il était venu faire signer la pochette d'un disque, Double Fantasy, que le couple venait de sortir. Le soir, il revient avec une arme cette fois.

La nouvelle va faire l'effet d'une bourrasque dans le monde mais on parle peu de l'écho qu'elle a rencontré dans les pays communistes : et pour cause, les marchands de musique n'en avaient rien à faire des marchés fermés.

A Prague, on est au creux de la période dite de normalisation qui a suivi le Printemps de 68 et l'occupation des troupes soviétiques. C'est l'époque où, pour marquer son opposition, on se donne rendez-vous au pied de la statue de Lénine mais au cul de la statue. Quant à la statue de Saint-Wenceslas, il est interdit de la fleurir depuis que l'étudiant Ian Palach s'y est immolé en 1969.

A la même date, les Beatles donnaient un dernier concert, "privé" sur le toit de leur immeuble de Savile Row. Prague faisait-elle le rapprochement entre la dissolution des Beatles et la fin de l'essai de « socialisme à visage humain » ? Sans doute. D'ailleurs, quand Radio Free Europe diffusait les albums d'autrefois du groupe et aussi bien les productions solos de ses anciens membres, elle les présentait comme des symboles de liberté.

C’est ainsi qu'un quidam en passant eut l'idée de mettre un petit mot à la mémoire de John Lennon au côté d'une fontaine. C’était dans le quartier de Mala Strana, à flanc de colline, à deux pas du Pont Charles, tout près de l'hôtel Buquoy, l'ambassade de France.

-Et ce fut l'origine du Mur Lennon.

On sait comment un ex-voto peut donner naissance à un autre puis encore à un autre et comment les messages d'amour, d'intercession, de remerciements peuvent se multiplier dans un endroit qui, peu à peu, se sacralise.

Qu'on pense aux cadenas d'amour du Pont-neuf ou au monument improvisé à Lady Di à l'Alma.

Mais le mémorial qui se construit spontanément à Prague avait un caractère politique. Certes, les Beatles n'avaient commencé à faire des chansons politiques qu'après la mort de leur manager Brian Epstein. L'arrestation de Lennon et d'Harrison pour possession de drogues ayant cessé d'en faire les chouchous de l'establishment, ils avaient d'autant plus facilement rallié le grand mouvement de protestation de la jeunesse mondiale de 1968-69. Les jeunes Tchécoslovaques les préféraient évidemment au Che, la figure de ralliement à l'Ouest. Ils savaient, eux, ce qu'était le communisme réel et il se retrouvaient dans les propos de Lennon qui excluait le recours à la violence. Eux aussi n'avaient que des mots et la musique à leur disposition

-Du souvenir de Lennon, ils attendaient qu'il redonne des couleurs à leur vie.

C'est ainsi que le mur fut bientôt couvert de portraits de Lennon et d'inscriptions les plus diverses sur dix, vingt mètres de long. Un mur psychédélique dans une Prague qu'il faut avoir connue à l'époque pour savoir ce que pouvait être la tristesse d'un pays. Il vivait sous le régime de la lettre de cachet qui, on le sait, est d'autant plus redoutable que la fin n'en est pas fixée.

-Comment les autorités communistes réagissaient-elles ?

Mal évidemment. "Peace and love", ce n'était pas précisément leur mot d'ordre. Assez régulièrement elles repeignaient le mur dans leurs couleurs préférées, le gris et le vert de gris. Mais le mur appartenait à l'ambassade de l'ordre de Malte, on ne pouvait l’abattre. Et puis il servait d'exutoire qu'on pouvait localiser, circonscrire.

-Et puis l'époque a changé.

Lennon meurt en 1980 quand commence un grand basculement. Bernard Kouchner disait que le vent de l'histoire avait emporté tous les espoirs du temps des Beatles.

Il parlait déjà en ministre des Affaires étrangères. En ce début des années 80, l'URSS lance l'invasion de trop, celle de l'Afghanistan et c'est le début de sa fin. La révolution iranienne relance une religion régulière, l'Islam tandis que le communisme, idéologie séculière s'effondre. A Prague c'est une révolution non violente qu'aurait aimée Lennon qui l’emporte.

Le premier président du pays Vaclav Havel avait le style des Beatles, ses conseillers circulaient en trottinette dans les longs couloirs du palais du Hradschin.

-Aujourd'hui, e temps des dissidents est révolu.

Le Mur Lennon existe toujours mais les riverains qui ont acheté et rénové à grands frais les maisons du vieux Prague protestaient contre le bruit provoqué par les attroupements de touristes et de musiciens.

Le mur est dorénavant clos par une enceinte et surveillé par des caméras ; seuls peuvent y intervenir des artistes professionnels.

En 2014, un mur Lennon analogue, héritier aussi des dazibaos, est né à Hong Kong dans une rue qui mène au Conseil législatif. Il s'est reconstitué lors des dernières mobilisations démocratiques. Il avait le sens qu'il a perdu à Prague. Il n'aura même pas la consolation de demeurer un objet de tourisme.

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