En 1985 François Mitterrand se trouvait dans une situation bien pire que celle de l'actuel président. Il s'y entendait pourtant mieux que personne en politique. Mais manquait le médiatique. Il n'était pas loin de penser- comme la gauche généralement- que la télé, c'était la défaite de la politique.

François Mitterrand sur le plateau de l'émission "Ça nous intéresse Monsieur le Président" présentée par Yves Mourousi le 29 avril 1985
François Mitterrand sur le plateau de l'émission "Ça nous intéresse Monsieur le Président" présentée par Yves Mourousi le 29 avril 1985 © Getty / Bernard Bisson

-Emmanuel Macron est à Jarnac, se rendant sur la tombe de François Mitterrand enterré il y a vingt-cinq ans et se demandant sans doute quels pouvaient bien être les secrets de ce président sans cesse rebondissants, même après sa mort.

Mitterrand un homme dont les racines toujours revendiquées - la Charente, la Nièvre etc. étalent en fait des amarres. Quand une mer était minée, il appareillait et allait jeter l'ancre ailleurs.

Macron apprécie sûrement cette capacité à changer de pied. Lui est forcé de le faire par des circonstances adverses qui risquent de le submerger. La question est alors de savoir comment rester suffisamment constant et repérable - comme dans une série télévisée le personnage principal. Quand on parle de politique, il faut rapidement parler des écrans : c'est de plus en plus là qu'est le réel aujourd'hui.

-Justement, dans un récent hommage que nous rendions à Yves Mourousi, nous avions trouvé Mitterrand en plein exercice télévisuel avec la vedette de TF1.

Nous étions en 1985, en quatrième année de mandat. Il n'est pas besoin de rappeler à Emmanuel Macron combien celle-ci peut être cruelle.

Mitterrand se trouvait dans une situation bien pire que celle de l'actuel président. Il s'y entendait pourtant mieux que personne en politique, il avait fini par assimiler- lentement - les données économiques et les mécanismes financiers. Mais manquait le médiatique. Il n'était pas loin de penser- comme la gauche généralement- que la télé, c'était la défaite de la politique telle qu'il l'aimait, au marché, à l'auberge, dans les réunions des salles des fêtes...

Et en 1985, il se laisse convaincre par un courtisan pas comme les autres, Jacques Pilhan, qu'un excellent livre de François Bazin a qualifié de "Sorcier de l'Elysée". Oh Pilhan, ce n'était pas un homme désintéressé, il aimait trop le luxe. Mais il travaillait aussi pour le plaisir de conseiller quelqu'un qui était un mangeur, un émetteur, disait-il.

-Et qui aimait - comme Macron aujourd'hui, d'ailleurs - la transgression. Si Pilhan recommandait une vertu, c'était celle-là.

Et avec Mitterrand il prêchait un converti. L'émission avec Mourousi, c'était un peu l'équivalent de l’interview de Macron à "Brut". En 1985, on s'était même interrogé pour savoir si les Bogdanoff ou Dorothée, ça ne ferait pas plus d'effet que Mourousi. 

En tout cas, à partir de ce moment, la pente devient ascendante pour le président. 

L'idée lui vient de changer les règles des prochaines législatives et de passer à la proportionnelle - Macron y songe aujourd'hui. Les élections de 1986 sont ainsi perdues de peu alors qu'elles auraient pu être catastrophiques. Pendant la cohabitation avec l'impétueux Premier ministre Chirac, Mitterrand s'impose peu à peu dans le rôle du recours, du vieux sage. Comme lui disait Pilhan, montrez que vous avez du poil aux pattes. Là, Macron peut être pris en défaut. Comme l'écrit cruellement l'octogénaire Jacques Julliard, les Français aiment lire les romans de formation qui mettent en scène de jeunes hommes mais pas nécessairement dans le décor de l'Elysée.

-Jacques Pilhan va conseiller Mitterrand, au moins jusqu'au referendum de Maastricht en 1992.

Il savait que ce ne serait pas gagné d'avance : les socialistes avaient un moment réussi la réconciliation du corps social avec l'idée d'élite mais le compromis était rompu bien avant l'euro.

Macron, dans sa récente interview à L'Express, rend hommage au sentiment européen de Mitterrand. Celui-ci, au final, réussit à l'imposer par la mise en scène de sa personne malade à laquelle contribue beaucoup Pilhan. On se souvient peut-être : le débat à la Sorbonne du 2 septembre avec Seguin, la pause publicitaire pour permettre au président de recevoir des soins, Seguin qui joue le jeu respectueusement, l'hospitalisation le lendemain et le 20, le résultat ric-rac.

Les Français aiment bien qu'on leur parle en prenant son risque.

Ah juste encore une chose, Mitterrand parlait aux Français. Il ne lui serait jamais venu à l'idée de parler des Français comme Macron le fait dans L'Express. - et si longuement.

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