En 1793, la Convention interdit aux femmes l'accès à l'uniforme de soldat tandis qu'elle les enjoint de porter les vêtements de leur sexe. Les personnages d'amazone ne manquent pourtant pas pendant la période. On peut identifier des dizaines de femmes engagées volontaires dans les armées révolutionnaires ou royales.

Portrait d'Anne-Josèphe Théroigne de Méricourt en amazone - Gravure de 1847
Portrait d'Anne-Josèphe Théroigne de Méricourt en amazone - Gravure de 1847 © AFP / Leemage

Et aussi chez les contre-révolutionnaires, dans les armées catholiques et royales.

Un exemple, emprunté à la littérature voire à la mythologie. Nous voici vingt-cinq ans après la Révolution dans un roman de Barbey d'Aurevilly. Un salon aux couleurs passées à Valognes, dans le Cotentin. Il est tenu par les Touffedelys, réduites au célibat par les revers de l'époque. Des vieilles filles, comme on disait, tout à fait classiques. Mais, à leur côté, se tient derrière son écran de tapisserie, une demoiselle de toute autre ampleur, Mademoiselle de Percy.

Soudain, pendant que la pendule ronronne, celle-ci se met à raconter comment, en 1798, elle a rejoint l'expédition des Douze qui délivra de son cachot à Granville une grande figure de la chouannerie, le chevalier des Touches. Expédition de haut vol qu'on aurait cru réservée aux hommes. Mais, dit la vieille amazone, "j'ai toujours préféré les fusils aux fuseaux". Passe alors dans la pièce aux rideaux fanés le fantôme de ce fameux chevalier des Touches : Barbey, curieusement, le présente comme une personne de taille si fine et d'apparence si céleste qu'on le surnommait tour à tour "la Guêpe" et "la belle Hélène". 

Inversion des représentations féminine et masculine ! Trouble dans le genre ! Mais, ajoute l’auteur, "qui s'étonnait de quelque chose dans ce temps ?"

- Le chevalier des Touches, c'est un roman. Mais dispose-t-on de témoignages plus directs qui puissent nourrir une histoire des femmes en armes ?

Maria Goupil-Travert vient d'établir un échantillonnage d'une soixantaine de ces femmes. Elle a épluché les dossiers de pension qu'elles ont pu déposer auprès des administrations successives et où elles se présentaient en "braves combattantes, humbles héroïnes" - c'est le titre du livre qu'elle vient de publier.

Elle a aussi lu les mémoires que certaines ont rédigés - il s'agit le plus souvent d'épouses et de proches de chefs vendéens qui jouèrent un rôle important jusqu'à suppléer leurs maris mais généralement à une certaine distance des champs de bataille : la marquise de La Rochejaquelein, la marquise de Bonchamps...

Du côté républicain, les femmes sont, en revanche, de simples soldats - j'allais dire : des soldates - au premier rang, au front. Elles ont pu accéder à l'uniforme parce qu'elles accompagnaient un homme dans la même unité ou parce qu'elles avaient dissimulé leur sexe : leur intégration a permis de prolonger leur engagement malgré les interdits.

- Et de ce côté républicain, on ne dispose quasiment pas de mémoires fiables de femmes volontaires. Sauf un volume.

L'héroïne en est Thérèse Figueur. Un jeune homme, Saint Germain Leduc, se présentera à elle pendant la Monarchie de Juillet pour l'aider à rédiger ses souvenirs.

"Montrez-moi vite cet ange descendu du ciel", demandera-t-il. Il s'entendra répondre : "Quelle femme n'a pas un cœur d'ange, en effet, mais celle-ci est un démon qui, pendant vingt-deux ans à brûlé ses cartouches".

Thérèse Figueur s'est engagée à 19 ans en juillet 1793, d'abord comme cantinière. Puis elle a pris les armes avec lesquelles elle sera à l'aise. Cependant, elle ne dit jamais avoir pris plaisir à tuer l'ennemi. Ce qui fait d'abord pour elle, le militaire, c'est l'uniforme. Le sien chez les dragons est superbe, surmonté d'un casque éblouissant avec un plumet noir et blanc. Quand il lui est arrivé de défiler dans cette tenue, sur son cheval blanc, devant Joséphine, elle note que la femme du Premier consul porte seulement une robe rose, des cheveux courts ramassés par un peigne. La nouvelle Minerve se trouve à son avantage et conclut : "J'ai toujours peu goûté les toilettes de dames." 

Réduite à l'état civil, Thérèse Figueur se retrouvera malheureusement dans une certaine pauvreté, ce qui la poussa à entreprendre ses Mémoires. Mais elle ne regrettera pas de ne pas s'être mariée pendant ses 22 ans de régiment. Ainsi elle n'a pas voulu épouser un adjudant général : "Je n'aurais plus été que la citoyenne adjudante générale et non plus le turbulent petit dragon, tapageur, enfant gâté à qui on passe mille caprices. Le petit dragon sans gêne."

Car le modèle de Madame Sans gêne, devenue dans la pièce de Victorien Sardou de 1893 une blanchisseuse femme d'un futur maréchal, c'est Thérèse Figueur. Sauf que celle-ci, atypique, avait refusé d'épouser. Du moins avant de revenir à la vie ordinaire qui dut lui paraître bien longue - elle mourut à l'hospice à 86 ans.

Ouvrage : Maria Goupil-Travert Braves combattantes, humbles héroïnes. Trajectoires et mémoires des engagées volontaires de la Révolution et de l’Empire Presses Universitaires de Rennes

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