On se souvient de l'intrigue de "1984 "car il y a une intrigue : ce n'est pas un manifeste politique comme on a tendance à le croire, c'est un roman. Avec, au centre, un vrai personnage même s'il porte un nom très commun, Winston Smith.

George Orwell à sa machine à écrire
George Orwell à sa machine à écrire © Getty / Ullstein bild Dtl.

-La fameuse Bibliothèque de la Pléiade propose une sélection des meilleures œuvres de Georges Orwell dont la dernière, 1984, a précédé de peu sa mort en 1950.

On se souvient de l'intrigue de "1984 "car il y a une intrigue : ce n'est pas un manifeste politique comme on a tendance à le croire, c'est un roman. Avec, au centre, un vrai personnage même s'il porte un nom très commun, Winston Smith.

Winston vit dans une société qui a oublié ses libertés de naguère. Dans l'appartement de chacun, veille un télécran que personne ne peut éteindre. L'œil vous regarde constamment, quoique vous fassiez. Mais l'appartement de Winston est vieux et biscornu, un angle échappe à la surveillance et le héros s'y dissimule pour écrire.

Winston commet un autre crime en tombant amoureux d'une jeune fille, Julia, qu'il lui arrive de rejoindre dans un coin de campagne qui n'est pas encore connecté à la surveillance généralisée. On raconte que Lénine, paralysé à la fin de sa vie, tentait de tuer un rossignol qui l'importunait alors qu'il tentait de dormir sur sa chaise roulante : il lui lançait des cailloux mais ne parvint jamais à l'atteindre. Orwell connaissait-il cette vieille histoire anti-bolchevique ? En tout cas, pendant les rendez-vous de Winston et de Julia, une grive chante encore.

Le savant éditeur de la Pléiade, Philippe Jaworski, insiste sur sa volonté d’écrire une satire joyeuse des innombrables voyages en utopie que nous propose la littérature.

Il n'empêche, le lecteur fera d'abord le rapprochement entre "1984" et la situation d'aujourd'hui. Des enceintes connectées à l'application Covid 19, il nous est proposé avec insistance des outils qui permettent de tracer nos interactions. Sans la loi qui permet de les anonymiser et de les effacer, que resterait-il de notre liberté ?

Dans « 1984 », une novlangue commence à s’établir. On peut se demander si, en la matière, nous ne sommes pas allés beaucoup plus loin que « 1984 » ?

Les traducteurs d'aujourd'hui disent plutôt : néoparle ou néoparler. Bon. Orwell la décrit s'élaborant lentement et il s'en amuse - son côté satiriste toujours. Il serait étonné de voir combien elle gagne du terrain dans notre monde.

Chez Orwell elle procédait déjà par soustraction progressive des mots. Comptez le nombre de ceux qu'utilise par exemple un serveur téléphonique de reconnaissance vocale !

Orwell avait ramassé la titulature des ministères de l'Etat qu'il décrivait : ministère de l'Abondance était ainsi devenu Minabonde. Mais qu'aurait-il dit des acronymes qui nous submergent ? L’ineffable LGBTQ plus A, asexuels…

Surtout, aujourd'hui, règne l'euphémisation. Pire encore que la langue de bois : la langue de buis qui doit laisser chacun comme dans un sas de sécurité en évitant les mots qui désigneraient trop brutalement la réalité. Nous sommes enveloppés dans un idiome de coton.

Et il n'y a pas que l'Etat, qui, comme dans "1984", tisse tout ce répertoire anesthésiant, il y a aussi les entreprises et leur publicité. Qu'y a-t-il derrière les formules qu'employaient encore les dirigeants de France Telecom de leur procès : « réinvention de soi » ou bien "apprentissage tout au long de la vie" ?

-Dans le "1984" d'Orwell, il n'y avait pas d'entreprises mais pas non plus de médias.

Non. Winston, dans le roman, était d'ailleurs chargé de réécrire constamment les articles anciens de la feuille officielle de l'Etat afin de rendre le passé simple. Comme si le passé pouvait être simple... Il y aurait beaucoup à dire sur nous autres.

Le pire, c’est la désorganisation de la langue dans laquelle s’engouffrent les automatismes, les mots qui en entraînent illico d’autres. Cette saison, « toutes ceux et toutes celles, les auteurs et les autrices »… Entend-on cela dans la rue ou dans les bars- il est vrai que tous les bars ne sont plus ouverts ? Or c’est un grand risque de décrocher la langue du monde réel.

Qu’à la base de ces tournures virales il y ait de bonnes intentions, sans doute, mais à chaque fois que j’entends ces automatismes je pense à la crampe qui gagne peu à peu les muscles. En argot -vive l’argot- une crampe c'est une personne ennuyeuse à force d'être vertueuse. Orwell n’était pas vertueux ; il était provocateur

Ouvrage : George Orwell Œuvres Bibliothèque de la Pléiade - Gallimard

Contact