Le Débat est l'une des rares revues à exprimer encore, et de manière nette, un point de vue de droite alors que c'était le plus souvent de la gauche que venaient les initiatives de création. Dès le départ, ils sont deux, Pierre Nora et Marcel Gauchet. A la fin, ils sont les deux mêmes.

Pierre Nora, fondateur de la revue Le Débat
Pierre Nora, fondateur de la revue Le Débat © Getty / Sophie Bassouls

-Le "Débat" qui disparaît à l'âge de 40 ans a droit à un enterrement de première classe, comme le remarque son directeur lui-même Pierre Nora, qui sera d’ailleurs l'invité de l'Instant M mercredi mais ce n'est pas la seule revue à cesser de paraître.

Les Temps modernes, la revue de Sartre et Beauvoir puis de Claude Lanzmann, a disparu. Puis Vacarme, 23 ans d'âge tout de même, s'est effacée dans le silence juste avant le confinement.

Le pouls d'un individu se prend au poignet. Le pouls d'une époque à la Revue. C'est une vieille tradition en France. Depuis le XIXème siècle. Il existe d'ailleurs encore une butte-témoin de cette lointaine époque pionnière, la Revue des Deux mondes, dont le commun des mortels a appris la survie grâce à l’activité soutenue qu’y exerça Pénélope Fillon, est née en 1829.

Elle est l'une des rares revues à exprimer encore, et de manière nette, un point de vue de droite. C'était le plus souvent de la gauche que venaient les initiatives de création, et récemment de la gauche hors les murs. Les simples noms de deux publications pugnaces nées l'une en 2000 l'autre en 2015 suffisent à en dire l'intention: "Multitudes" née en 2000, "Le Crieur" en 2015. Ceux qui les animent et qui y font une grande place à la fois aux minorités et aux cultures populaires, en appellent au peuple contre un pouvoir politique qui n'est plus en phase avec lui.

-Le combat qu'il y a quarante ans, voulait mener la revue que fondait Pierre Nora, c'était seulement le combat du... débat.

Après l'Archipel du Goulag et le génocide des Khmers rouges, "l'imposture totalitaire avait éclaté" - c'était la phrase liminaire qu’à la fin des années 70 affichait la revue "Esprit", née en 1932. Pierre Nora était soulagé de pouvoir s’exprimer dans ce nouveau climat :"Dans notre milieu intellectuel, trop confiné, on rencontre l'après-midi celui sur qui on a écrit le matin, il faut beaucoup de courage pour dire la vérité." Une fois le langage apaisé par la fin des idéologies totalitaires, la discussion devenait moins difficile.

J'ai retrouvé dans ma bibliothèque le numéro un du "Débat" avec le long papier d'introduction de Pierre Nora. Dix fois de suite il répète qu'étant dorénavant "en régime de démocratie intellectuelle", « on ne peut plus réclamer sans cesse la critique et la discussion pour n'en reconnaître jamais le bien fondé, on ne peut plus pratiquer une rhétorique de l'intimidation ou un terrorisme de l'autorité. » etc. etc.

-Le Débat où les intellectuels sont invités à parler, dans une sorte de pacte de confiance, aux autres intellectuels, c'est mai 1980. Un an après, c'est l'élection de Mitterrand à l'Elysée.

Au Débat, on a d'autres modes de mesure du temps. Ce qui compte, c'est 1979, le choc pétrolier, la révolution islamique puis la crise américaine. Ou, toujours dans le long terme, la mondialisation financière, le passage au numérique. Les numéros - bilans qui scandent les différents moments de la revue resteront des instruments de travail incomparables. La revue a brillamment expliqué aux politiques ce qu’ils avaient fait alors que, pressés par l'urgence, ils n’en avaient pas vu les tenants et les aboutissants. En revanche, elle a renoncé à leur expliquer ce qu'il faudrait faire. J'ai retrouvé dans mon premier numéro du "Débat" un article de presse que j'y avais glissé, une "truffe" comme on dit chez les libraires d'occasion. Dans ce papier, Jean-Pierre Chevènement se plaignait : "Triste époque, disait-il, où les revues ne formulent plus de réponse, se contentant de formuler les bonnes questions après coup. »

-Une chose est de savoir interpréter le temps d'une génération, autre chose est de savoir changer de génération. Ce que n'a pas réussi à faire la direction du Débat.

Faute de passage de relais. Dès le départ, ils sont deux : Pierre Nora et Marcel Gauchet. A la fin, ils sont les deux mêmes et, en duettistes habitués à faire les questions et les réponses, ils vitupèrent le temps présent. En effet, le rythme des réseaux sociaux où on échange des articles n'est plus celui de l'abonnement ancien à des publications qu'on lisait in extenso et qu'on attendait comme un festin !

Oui mais une revue, c'est par définition un mélange de générations. Au moment où Le Débat disparaît, les dirigeants d'"Esprit" ont choisi de passer le relais à plus jeunes qu'eux. Olivier Mongin, le directeur sortant, donne un exemple parlant : "Alice et le maire", le film de Pariser. On y voit un homme politique dépressif qui demande à une intellectuelle trentenaire de le remettre sur le terrain de la pensée, de lui donner des envies de réfléchir. A "Esprit", la direction est maintenant assumée par Anne Lorraine Bujon et Anne Dujin. Il faut aussi des bonnes nouvelles. Qu'on se le dise.

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