La charge forte du mot Nation en français vient tardivement, après que le roi Louis XVI, en juin 1789, refuse la transformation des Etats Généraux en Assemblée... nationale. La souveraineté passe au peuple et qui plus est, celui-ci intervient bientôt en chair et en os, avec la prise de la Bastille.

La fête de la Fédération au Champs de Mars le 14 juillet 1790 - gravure d'Isidore Stanislas Helman
La fête de la Fédération au Champs de Mars le 14 juillet 1790 - gravure d'Isidore Stanislas Helman © Getty / Heritage Images

-Faire nation... Le mot est repris un peu partout au moment où le Conseil des ministres examine un projet de loi qui a d’abord été présenté comme un projet dirigé contre le séparatisme. La nation est une et indivisible.

Depuis trente ans, Pascal Ory, d'abord connu pour ses travaux d'histoire culturelle, tient un séminaire sur le thème de la nation. Il sort de ces séances un livre très ambitieux nourri mais composé d’histoires courtes.

J'en extrais une qui concerne la vision de la nation qu'a imposée chez nous la Révolution française.

Dans l’Encyclopédie, la nation n'avait encore qu'une acception faible : «une quantité de peuple qui obéit à un gouvernement». Peuple avec une minuscule. N’était pas même envisagée sa révolte contre une tyrannie qui aurait rompu le pacte conclu avec lui. C’est pourtant ce qui s’était produit aux Pays-Bas devenus une république dès la fin du XVIème siècle.

La charge forte du mot Nation en français vient donc plus tard, après que le roi Louis XVI, en juin 1789, refuse la transformation des Etats Généraux en Assemblée... nationale. La souveraineté passe au peuple et qui plus est, celui-ci intervient bientôt en chair et en os, avec la prise de la Bastille. Quand le roi se hasarde ensuite sans la capitale, son carrosse est entouré par les patriotes qui crient d’une seule voix ; « Vive la nation ». En France, nation égale peuple.

-Le livre d’Ory se veut une histoire mondiale de la nation.

La première des révolutions sur laquelle il insiste, c’est celle des Pays-Bas, déjà citée. C'est d'ailleurs des Pays-Bas que vient la famille d'Orange qui est amenée sur le trône – diminué- d'Angleterre par la révolution de 1688. La troisième révolution, c’est évidemment l'américaine, fille de l’anglaise à sa manière. Ces trois révolutions qu'Ory considère comme un bloc s'adossent à la théologie protestante. Ainsi la Déclaration d'indépendance américaine de 1776 maintient le lien avec la religion en posant que tous les hommes sont créés égaux. En France, il est dit que les hommes sont nés égaux : la différence est d'importance.

-La France, elle, est un pays catholique. Le catholicisme est un et universel.

Un seul Dieu mais aussi une seule interprétation.

Insistons ici sur le gallicanisme. Une grande majorité de Français ne sait plus ce que c'est mais on entend des leaders musulmans qui ont commencé à apprendre l’histoire nationale à reprocher au pouvoir actuel son gallicanisme quand il cherche à organiser leur culte et le recrutement de leurs imams.

Le gallicanisme donc ? C'est une vieille pratique de la monarchie française qui voulait que l’Eglise se fonde en elle. Et quand, d’aventure, une autre religion était un moment toléré, c’était encore le souverain qui l’organisait. Ainsi, après l’édit de Nantes, Henri IV chercha à contrôler les académies protestantes qui formaient les pasteurs.

Si on fouille au-delà des apparences, au plus profond, on peut soutenir que la Révolution a marché dans les pas d'Henri IV et de Louis XIV quand elle a décidé d'une Constitution civile du clergé en 1791 : le clergé devait prêter serment à la nation et accepter que son organisation dépende des principes du nouveau pouvoir –les curés et les évêques étant élus, dans le cadre des départements, par le peuple.

-La France n’a pas inventé la nation mais de suite, elle en a donné une interprétation radicale qui, pour elle, avait valeur d’exemplarité, valeur universelle- au fond comme le catholicisme.

Longtemps l’idée de Grande Nation a attiré de nombreux patriotes étrangers. Mais, prévient Ory, elle est moins prégnante aujourd’hui à mesure que diminue l’influence culturelle de la France.

Quand le gouvernement français la réveille, il doit évidemment s’attendre à des réactions contrastées dans le vaste monde.

Ouvrage : Pascal Ory Qu’est-ce qu’une nation ? Gallimard

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