La Boisserie, c'est une maison toute en longueur couverte de lierre, avec au bout, une tour surimposée. Au rez-de-chaussée de celle-ci, le bureau du général dont les fenêtres ouvrent sur les hautes futaies et les prairies, à l'infini...

Route menant à Colombey Les-Deux-Eglises en Haute-Marne
Route menant à Colombey Les-Deux-Eglises en Haute-Marne © Getty / Yves Forestier

-Le général disait : "On construira sur la plus haute des collines de Colombey une grande croix de Lorraine et, comme il n'y aura personne, elle incitera les lapins à la résistance." Eh bien, il vient toujours du monde et à la Boisserie et au Mémorial voisin.

Lors de ma première visite, en 1999, le Mémorial n'était encore qu'un projet. Seule la visite de la Boisserie était ouverte aux pèlerins et au curieux. Les circonstances m'ont permis de m'y trouver à la veille du spectacle De Gaulle de Robert Hossein, en compagnie de Decaux et Decaux. Le premier Decaux, c'était Alain, l'auteur-fétiche des gigantomachies de Hossein. L'autre, Jean-Claude. Oui... L'homme des sanisettes et des abris-bus avait acheté une gentilhommière à Colombey où il conviait les élus gaullistes afin de joindre à la signature prochaine de leurs contrats les plaisirs immédiats de la chasse. Et, cette année-là, il subventionnait Hossein. Les deux Decaux ne se connaissaient pas. Je me souviens qu'ils parlèrent de leur coiffeur, commun. Le général de Gaulle aurait pu pratiquer ce genre de conversation marquée au coin d'une courtoisie un peu automatique.

Robert Hossein nous ayant rejoint, nous entrâmes.

C'est une maison toute en longueur couverte de lierre, avec au bout, une tour surimposée. Au rez-de-chaussée de celle-ci, le bureau du général dont les fenêtres ouvrent sur les hautes futaies et les prairies, à l'infini. Robert Hossein s'installa tout de go dans le fauteuil du général. Je m'éclipsais pour faire un tour dans le parc. J'eus la surprise d'y voir un golf miniature. Le patriarche l'avait fait aménager pour ses petits-enfants : n'avait-il pas, lui, au salon, à côté de son fauteuil droit, sa table de jeu devant laquelle il trouvera la mort ?

Puis nous visitâmes le village que l'argent de Jean-Claude Decaux avait contribué à reblanchir. Sinon, avec ses deux rues et ses maisons fermées sur les mystères de la terre, il aurait ressemblé à un village de Bernanos. Il fut question des cadeaux qu'on pouvait offrir aux spectateurs de Robert Hossein. Jean-Claude Decaux pensait à une de ses colonnes Morris-mais en format réduit et en plastique, d'où s'échapperait le son de l'Appel du 18 juin. Alain Decaux fit remarquer presque timidement que l'appel n'avait jamais été enregistré. 

-Madame de Gaulle détestait les objets qu'on fabriquait pour Colombey.

"Surtout pas de reliques", disait-elle. Le soir même de l'enterrement, elle avait commandé un grand feu au fond du parc où on brûla, entre autres, les effets du général. 

Mais, toujours attentif à l'essentiel, je voudrais maintenant vous raconter comment Jean-Noël Jeanneney, l'ancien président de Radio France et de tant d'autres choses, conserve néanmoins une bague de cigare du général.

Dans ses Mémoires qui viennent de paraître, il raconte au détail près, le déjeuner qu'il partagea le 30 décembre 1969 à la Boisserie, où avaient été conviés son père, ministre du général, et sa mère. La conversation roula parfois sur des sujets apparemment anodins que ne dédaignait pas le général, du genre : «Où comptez-vous passer vos vacances ? »

-Il ne dit pas qu'il envisageait, quant à lui, de visiter l'Espagne et Franco. Ce qui étonne encore aujourd'hui Jean-Noël Jeanneney.

Le jeune homme s'employa à lester la conversation. Avec, de son côté, des questions du genre : "Un professeur peut-il devenir un homme d'Etat" ou encore "Qu'est-ce qui constitue une nation ?" - carrément. Au retour, il nota les réponses : non, en 1938, le professeur Benes, président de la Tchécoslovaquie, n'était pas un homme d'état et d'ailleurs la Tchécoslovaquie n'était pas une nation car une nation doit avoir vécu ensemble et longtemps, les menaces de mort de ses voisins. Jean-Noël Jeanneney, dans son for intérieur, se dit que... 1938, 1939, 1968, la Tchécoslovaquie avait déjà son compte...

-Oui mais il fallait déjà repasser au salon, la visite s'achevait.

Et c'est là que Jean-Noël Jeanneney se saisit d'une relique. Le général lui tendit une boite à cigares, il en prit un, bien petit, par discrétion mais il en enleva subrepticement la bague marquée « Général de Gaulle ».

"Mon général, demanda-t-il encore comme pour dissimuler son geste, quand vous décrivez un personnage, comment vous y prenez-vous ?"

"Eh bien, je le prends toujours de haut, non par le détail" répondit De Gaulle. "Il n'y a que les journalistes pour se demander si Untel porte son mouchoir à gauche et son porte-cigarette à droite." Et Madame de Gaulle ajouta : « C'est tout à fait eux, ça ; ce qui les intéresse, c'est de savoir si on aime mieux les tripes à la mode de Caen ou les pieds de cochon. »

Au déjeuner, elle avait fait servir un rôti de bœuf avec jardinière de légumes et une roue de flan couverte d'une crème à la vanille. Un menu qui en dit long sur Colombey.

Ouvrage : Jean-Noël Jeanneney Le Rocher de Süsten. Mémoires, 1942-1982 Le Seuil

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