En 1900, grippé, Charles Péguy consulte d'abord le bon médecin de sa commune : beau portrait d'un brave homme qui fait des visites à domicile et ose toucher les malades. Ensuite, il s'entretient avec un autre docteur, moraliste, internationaliste, socialiste qui s'intéresse davantage à la maladie sociale.

Un homme grippé
Un homme grippé © Getty / Al Fenn

Reportons-nous à l'an de grâce 1900. L'Exposition Universelle se prépare à ouvrir. Charles Péguy a renoncé au confort d'une vie universitaire pour créer les Cahiers de la Quinzaine - on en voit encore la boutique et la vitrine à Paris, rue de la Sorbonne. Toute l'entreprise repose sur lui quand, soudain, la grippe le terrasse. Il tirera de l'expérience trois textes que les éditions Bartillat ont eu l'idée de publier de nouveau.

"D'abord, je suis vexé", dit Péguy. "J’ai 27 ans, je me croyais en pleine forme. Le travail me portait comme le harnais, le cheval. Qui a des souliers ferrés et cirés peut marcher, j'en avais et j'étais devenu un bon... marcheur. Et puis, d'un coup, la fièvre qui monte jusqu'à 40. Je croyais vaguement et profondément que j'étais solide. Mais c'était une simple hypothèse que les évènements ont démentie : je n'étais pas plus solide que la société et les partis".

Péguy, soudain, est inquiet. Il a même peur. Le voilà qui considère l'univers sous un angle nouveau, l'angle de la mort. Un ami lui fait lire la Prière pour demander à Dieu le bon usage des maladies que Pascal a rédigée alors qu'il était encore plus jeune que lui - 24 ans. 

Lui parvient aussi une histoire édifiante, celle d'une femme âgée, riche, un siècle auparavant. Elle était devenue une dévote des bons Pères lazaristes dont elle fréquentait l'église et qui guettaient son héritage. Elle-même consentait à sa mort. Tous les matins, avant l'heure où les femmes allaient laver la lessive chez leur patron, elle se rendait à la première messe, hiver comme été. Ce qui devait se produire se produisit. Un jour, un courant d'air froid traversa le sanctuaire, elle attrapa une fluxion de poitrine, elle mourut. L’épidémie fait aussitôt penser à Péguy, au catholicisme qui réunissait dans le même élancement la brave dévote et le génie Pascal. Mais bon, ce n'est pas nécessairement cela qui nous retient aujourd'hui dans son texte. D'ailleurs, pendant le confinement, les responsables religieux n'ont plus osé redire, comme autrefois, que la maladie présentait l'avantage de ramener à la foi.

La maladie sociale

En revanche, ce que Péguy dit de la maladie sociale - que dissimule la maladie intime - vaut toujours.

Péguy consulte d'abord le bon médecin de sa commune : beau portrait d'un brave homme qui fait des visites à domicile et ose toucher les malades. Ensuite, il s'entretient avec un autre docteur, moraliste, internationaliste, socialiste qui s'intéresse davantage à la maladie sociale.

Le docteur moraliste explique à Péguy que lorsqu'il s'agit d'une maladie intime, le médecin est prêt à dire la vérité si du moins le patient veut bien l'entendre. 

Mais, en ce qui concerne les maladies sociales, nous nous gardons de dire le peu de vérités que nous savons.

Je pense à cela chaque fois que je suis témoin, dans les transports en commun, d'incidents autour du masque. Et ils ne manquent pas. Dans le bus, l'autre jour, une jeune femme noire. En face, deux dames âgées : "Madame, mettez un masque". Et les voilà qui doivent essuyer une bordée d'injures sur le thème : "Eh, les vieilles blanches, quand vous serez dans l’Ehpad où je travaille, vous serez bien contentes d'avoir une noire pour vous torcher le cul".

Le lendemain, dans le métro cette fois, une femme chic moderne, toujours sans masque, l'observation d'un passager et cette réplique: "Vous m'adressez la parole, je ne vous connais pas, je suis libre". Cette personne n'aurait certes pas pensé à évoquer le sort des aides-soignantes et du personnel de service. Elle incarnait, sans regarder autour d'elle, la pire forme de la maladie sociale : le « je »  qui n'a rien à foutre du «  nous ».

"Concluons, docteur", tentait Péguy. "Non, mon ami, ne concluons pas". C'est tout le génie de Péguy, il interroge mais ne retombe jamais dans les ornières idéologiques. Il dit seulement : "Moins je crois à l'efficacité d'une révolution extraordinaire, soudaine, plus je crois à l'efficacité d'un travail social modeste, lent, moléculaire". J'aime bien cet adjectif qui apparaît justement au moment où Péguy écrit en 1900. Une transformation de la misère, de l'ignorance, de l'indifférence ... moléculaire - qui avancerait par éléments, de proche en proche, petites masses après petites masses.

Le livre

De la grippe, encore de la grippe, toujours de la grippe, de Charles Péguy, publié aux Éditions Bartillat.

Ouvrage : Charles Péguy De la grippe, encore de la grippe, toujours de la grippe, publié aux Éditions Bartillat

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