Un compromis assez libéral au final a pu être trouvé en 1905 entre la République et le clergé catholique. Sait-on que les évêques une fois désignés par Rome doivent recevoir l'agrément du ministère de l'intérieur et des cultes ? La laïcité, ça peut être une foire d'empoigne mais aussi l'établissement de convergences.

Le professeur de théologie Larbi Belbachir à l'Institut Européen des Sciences Humaines formant des imams professionnels
Le professeur de théologie Larbi Belbachir à l'Institut Européen des Sciences Humaines formant des imams professionnels © AFP / Jeff PACHOUD

-Le débat sur la loi réaffirmant la laïcité montre que celle-ci fait l'objet d'interprétations différentes. Une autre question surgit : s'applique-t-elle de la même manière aux différentes religions existant en France ?

Cette actualité m'a fait revenir à un livre d'entretiens que j'avais eus il y a une vingtaine d'années avec René Rémond, notre vieux maître ès-sciences politiques. C'était titré "La laïcité pour tous".

A cette date, la question de la formation des imams était déjà sur la table. Rémond proposait d'utiliser le ressort qu'offrait le statut concordataire de l'Alsace-Moselle. Il existe en effet à Strasbourg des universités d'état- facultés de théologie catholique, protestante -qui mêlent enseignement en sciences humaines et théologie. Une université musulmane aurait pu y être créée. La piste a été explorée sans être ouverte. Cette histoire de la formation des imams est faite d'une série désespérante d'occasions manquées...

Les responsabilités sont à partager. Les musulmans de France vivent dans la fragmentation quand ce n'est pas dans la lutte intestine. Hors Alsace-Moselle, les universités classiques n'ont, sauf exception, pas voulu se lancer dans l'aventure. Quasi seul, l'Institut catholique s'y est hasardé. Résultat : les imams d'un certain niveau, quand il leur arrive d'être formés en France, le sont dans une poignée d'établissements privés- ainsi Château-Chinon ou, moins important, Al Ghazali qui est issu de la Grande Mosquée de Paris.

Une des difficultés tient à la cible du public qu'on veut atteindre. La Catho comme les deux établissements musulmans qui viennent d'être cités enseignent selon un long cursus à des personnes, notamment des femmes, qui ne se destinent pas à être imams. Les imams, quant à eux, qui exercent généralement un métier en parallèle, disent souvent n'avoir pas besoin d'une formation interminable. Deux ans pourraient suffire pour apprendre à réciter le Coran, connaître les dits des compagnons du Prophète, le récit de sa vie... Oui mais si on faisait enfin prévaloir l'interprétation des textes sur leur explication littérale, il en serait autrement...

-Les imams d'un certain niveau exerçant en France sont donc formés le plus souvent par des universités islamiques à l'étranger.

Ils viennent de pays où l'Islam est dominant et, quand ils arrivent en France, ils peuvent avoir l'impression de tomber dans une société permissive, ils vont s'étonner de voir la République édicter des lois qui leur paraissent favoriser le désordre moral. Ils auront vite fait de la traiter d'athée.

-Et, en échange, la République va donc les soupçonner de constituer un corps étranger. René Rémond rappelait que le clergé catholique avait été accusé des mêmes maux.

Cependant, un compromis assez libéral au final a pu être trouvé en 1905. Sait-on que les évêques, une fois désignés par Rome, doivent recevoir l'agrément du ministère de l'intérieur et des cultes ?

La laïcité, ça peut être une foire d'empoigne mais aussi l'établissement de convergences.

Depuis quelques décennies, elle se vivait assez paisiblement - avant que la poussée de l'islamisme ne réveille les antagonismes.

-La laïcité va-t-elle pouvoir rester la même pour tous ? L'Etat ne reproche pas aux autres confessions que l'Islam de faire appel à des responsables étrangers...

En Seine Saint-Denis aujourd'hui, la plus grande partie du clergé vient d'Afrique. Et combien de prêtres polonais œuvrent-ils de par le pays ? Inutile de dire que les uns et les autres peuvent avoir des conceptions rigoristes- par exemple sur la famille. Cela ne provoque l'émotion que de quelques fidèles qui s'en vont sur la pointe des pieds.

On ne dit rien non plus quand, dans une méga-salle de La Plaine Saint-Denis, un pasteur évangélique, peut-être autoproclamé, prêche dans une langue étrangère, en l'occurrence l'anglais.

Ni quand des maitres bouddhistes venus de chez le Dalaï-lama fondent des temples et des congrégations.

Quand je demandais à René Rémond si on aurait pu ajouter le mot laïcité à la devise liberté, égalité, fraternité, il répondait : pourquoi pas ? Mais comment le traitement particulier réservé à l'Islam par la laïcité peut-il ne pas provoquer une rupture de l'égalité ? Difficile question.

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