C’est dans la chambre 15 de l’Hôtel du Vieux Morvan, à Château-Chinon, que François Mitterrand apprend sa victoire en 1981. Depuis 30 ans il arpentait la Nièvre où l’avait d’abord dépêché la droite, avant que Mitterrand ne devienne un fervent antigaulliste.

François Mitterrand lors d'une visite au concours agricole de Nevers le 5 décembre 1981
François Mitterrand lors d'une visite au concours agricole de Nevers le 5 décembre 1981 © Getty / Jean-Claude FRANCOLON

-Le 10 mai 1981, François Mitterrand se tenait dans la Nièvre, entouré de ses proches, dans son fief, Château-Chinon.

A l'hôtel du Vieux-Morvan, précisément. Nous ne sommes plus si nombreux à pouvoir témoigner de ce qu'était le Vieux Morvan à l'époque où il était tenu par les Mercier, une famille indéfectiblement mitterrandienne.

La fenêtre de la chambre 15, refaite depuis comme tout l'établissement, ouvrait sur les monts du Morvan ; elle disposait d'un lavabo, d'une table toute simple et d'un lit à sommier métallique.  Séjournant une fois là-bas en l'absence des membres de la Haute Société Socialiste, je me suis demandé comment, contraints d'habiter un pareil endroit, ils pouvaient bien s'y tenir. Ils devaient comploter à voix basse tant les cloisons étaient minces et, descendant au rez-de-chaussée, partager la salle commune avec les paysans et les ouvriers qui jouaient à la belote en regardant la télé du coin de l'œil.

-François Mitterrand s'y trouvait à son aise.  Il avait pris le temps d'apprendre à aimer la Nièvre.

Une dizaine de campagnes législatives, une sénatoriale, 6 cantonales, 6 municipales.

A lire ses lettres à Anne Pingeot, il ne semble cependant n'apprécier que modérément Nevers. Déjeunant au Terminus, il décrit le décor à Anne : "un flot de fleurs artificielles grimpantes retombantes et juchés dans les feuillages on ne sait comment, des poissons de celluloïd." A l'extérieur, les maisons sont couvertes d'un crépi de ciment qui lui déplait autant que la meulière en banlieue parisienne. 

En fait il préfère à la vallée de la Loire le Morvan granitique, couvert de lourdes forêts de hêtres parsemées de sapins et de bouleaux- je fais effort pour bien dire, Mitterrand était très attentif aux arbres. C'est dans cette partie de la Nièvre, plus sauvage, qu'il a pris le canton de Montsauche aux communistes.

-Ce n'est que tardivement en effet qu'il a songé à s'allier avec les communistes.

Le journaliste anglais Paul Webster qui l'a suivi à la trace dans son département montre qu'à son arrivée en 1946, il est, contrairement à ce qu'il a prétendu, dépêché par la droite parisienne et accueilli par les châtelains qui mettent à son service le réseau des notaires, des médecins et des vétérinaires : bref, le dessus du Rotary club qu'il moquera ensuite si souvent dans ses lettres à Anne.

Il oubliera ensuite ses premiers mentors pour glisser progressivement à gauche en raison d'un antigaullisme commun avec les communistes et les socialistes. Ecrivant à Anne, il se décrit conversant avec un paysan achevant sa fenaison au coin de son champ.  Ses partisans se recruteront chez les humbles dont le prototype est le sabotier Marchand qu'il couvrira toujours de cartes postales envoyées depuis les quatre coins du monde. Il aura été plus fidèle au plus petit peuple de la Nièvre qu'à ses hobereaux.

-Il aura arpenté le département pendant un tiers de siècle.

A l'époque, il fallait du temps pour fabriquer un président. 

La ligne de chemin de fer Paris Nevers Moulins Clermont-Ferrand n'avait pas de secrets pour lui, ce qui était commode pour donner des rendez-vous à Anne qui se partageait entre la capitale et Clermont. 

C'était la vieille province où on dissimulait ses amours et où on accomplissait précisément ses menus devoirs. Il faisait l'éducation d'Anne qui, très jeune, s'en moquait : "Le Conseil général, vous pouvez l'ignorer sans honte, c'est une assemblée sérieuse confite dans ses adductions d'eau, son électricité, ses routes".

François Mitterrand a beaucoup fait pour son département dans ces domaines avant d'y faire tomber en pluie les Légions d'honneur.

-Et maintenant ?

On ne parle plus de province mais de territoires et de régions. Dans la région Bourgogne Franche Comté, la Nièvre devient de plus en plus un territoire pour Le Pen : près de 25% a à la présidentielle de 2015. La maire de Château-Chinon n'est plus socialiste non plus que le maire de Nevers.

Le musée du Septennat est fermé depuis décembre 2019 ; ses collections hétéroclites de cadeaux faits à Mitterrand vont être regroupées avec celles du musée du Costume.

Cela me fait revenir un souvenir mélancolique : le musée de la Pantoufle à Nontron, autre petite sous-préfecture comparable à Château-Chinon, abrite une pantoufle géante offerte par les ouvriers d'une industrie en perte de vitesse au président sur le départ en 1995. A cette date, on l'appelait Tonton.

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