Pour Louis Chevalier les Halles de Paris étaient le lieu de la bonne santé. Avec des gaillards bien baraqués comme il les aimait et des filles aux formes pleines et resplendissantes. Il arrivait quand on entrait dans la nuit vers 18 heures, le haut moment des amours coupables dans les hôtels du quartier...

"Boulevard Montmartre, effet de Nuit" par Camille Pissaro - 1897
"Boulevard Montmartre, effet de Nuit" par Camille Pissaro - 1897 © Getty / Print Collector

-Couvre-feu. Le personnel de ménage, lève-tôt, gardera le pauvre droit d'aller vider les corbeilles et disposer le papier hygiénique dans les immeubles de bureaux mais la nuit ne va plus se lever pour les couche-tard. Restera la lecture des historiens de la nuit parisienne, depuis Restif de la Bretonne jusqu'à... Louis Chevalier.

C'était comme vous un enfant de la côte vendéenne. Dans son village de L'Aiguillon-sur-Mer, il avait entendu deux anciens revenus au pays raconter que les Parisiens, quand venait la nuit, ne tenaient plus en place. A mesure que le jour se retirait d'eux, on aurait dit que la nuit leur montait à la tête.

Puis Louis à son tour était monté dans la capitale, à l'Ecole Normale Supérieure. Il avait de suite élu les quartiers qui permettaient les expériences nocturnes, les lieux peuplés, disait Balzac, d'existences problématiques - les Jules, les traine-savates, les filles... Les maitresses de maison des beaux quartiers qui ignoraient ses goûts l'avaient néanmoins invité à leur table, à cause de ses diplômes. Pendant l'Occupation, il acceptait car il fallait bien manger. Il se souvenait d'un repas qui s'était prolongé après le couvre-feu. La dame qui recevait avait distribué les lits aux uns et aux autres, concluant d'une voix très Comédie française:  "Quant à l'abbé - un prêtre mondain se trouvait là - je le prends dans ma chambre : avec une dame de mon âge, son vœu de chasteté sera en de bonnes mains". "Tu parles", s'était dit Chevalier.

-Les histoires de la vie parisienne des années 1950-60 qu'il rassemble se passent au pied de "Montmartre du plaisir et du crime "ou autour des portes Saint-Denis et Saint-Martin. Et aux Halles !

Il avait été un pionnier de la statistique historique, étudiant les classes laborieuses et les classes dangereuses de la capitale, recensant les morts du choléra de 1832. Elu à 40 ans au Collège de France, il s'était arrogé le plaisir de tenter une toute autre histoire en recueillant des histoires et y cherchant au plus profond, le roman.

Il enseignait aussi à Sciences Po. La direction avait accepté qu'il tienne ses séminaires… aux Halles justement. Dans un bistrot ! Et qu'il demande à ses étudiants de travailler de nuit. Son objectif, c'était de publier des sommes du genre "Mémoires d'une voyante de Strasbourg Saint-Denis" ou encore "Récits d'un taxi de nuit". Celui de ses étudiants qui s'était attelé à cette tâche ne l'acheva pas. Il mourut assassiné.

-Mais le meurtre n'avait pas eu lieu aux Halles. Pour Chevalier, c'était le lieu de la bonne santé.

Avec des gaillards bien baraqués comme il les aimait- il vécut avec un ancien matador. Et des filles aux formes pleines et resplendissantes. Il arrivait quand on entrait dans la nuit vers 18 heures, le haut moment des amours coupables dans les hôtels du quartier. Il observait aussi ce qui se passait dans les cinémas, au niveau du balcon en particulier. Puis c'était le travail qui dominait, ce qui n'empêchait pas certains commis d'aller, vite fait, satisfaire un besoin qu'ils présentaient comme naturel. Moyennant quoi, quand les étudiants tenaient ensuite séminaire au bistrot et parlaient de sexualité, les forts des Halles riaient à gorge déployée: "C'est quoi, ce mot ?"

On imagine le raffut qu'aurait pu provoquer un étudiant s'il avait cité Kant : "Deux choses me remplissent l'esprit d'admiration : le ciel étoilé au-dessus de ma tête et la vie morale en moi." Pour Louis Chevalier, la nuit rapprochait les forts et les filles des Halles de l'état de nature.

-Mais les Halles ont disparu...

Louis Chevalier s'en désolait. Le transfert des Halles et la construction du Centre Pompidou le firent crier à "l'assassinat de Paris"- son livre le plus célèbre.

Pourtant il croyait à la persistance dans la ville de traces invisibles au premier regard.

Ainsi les homosexuels qui draguent aux Tuileries ne savent sans doute pas qu'ils y ont été précédés par d'autres, trois siècles avant même que n'ait été inventé le mort - homosexuels- qui les désigne.

C'est la force de l'histoire que ne pas avoir le besoin d'être consciente pour exister.

Celle de la nuit parisienne devrait apprendre à ne pas s'étonner.

D'ailleurs qui aurait jamais cru à un retour du couvre-feu ? Sans doute, va-t-on entendre de nouveau la phrase qu'aimait Louis Chevalier quand l'électricité manquait, dans les années 40 : "Venez demain soir, il n'y aura pas de lumière".

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