En 1906, les marins de la flotte de la Baltique, emblème de la puissance maritime russe, avaient rejoint la première révolution russe; pareillement l'été 1917. Mais fin 1920 il ne reste plus grand-chose de leurs motivations révolutionnaires. La guerre civile s'éternise. Les bolcheviks ne cessent pas leurs réquisitions.

Marins de la base navale de Kronstadt en février 1921
Marins de la base navale de Kronstadt en février 1921 © Getty / Keystone-France

-En janvier, le Préfet de police avait étonné en reprenant à son compte, pour sa carte de vœux, une phrase de Trotski: "Les corbeaux auront beau croasser, nous créerons par nos efforts communs l'ordre nécessaire". En mars, voici le moment venu de rappeler, cent ans après, comment le chef de l'Armée rouge rétablit "l'ordre nécessaire" à Kronstadt.

Kronstadt, c'est une île-forteresse qui défend l'accès, à trente kilomètres, de Saint-Pétersbourg, à l'époque Petrograd.

En 1906, les marins de la flotte de la Baltique, emblème de la puissance maritime russe, avaient rejoint la première révolution russe ; pareillement l'été 1917.

Mais fin 1920, il ne reste plus grand-chose de leurs motivations révolutionnaires. La guerre civile s'éternise, malgré les défaites du blanc Wrangel en Crimée et de l'anarchiste Makhno en Ukraine.  Or les marins y entretiennent mille liens familiaux. Ils ont peut-être un peu plus à manger que les civils de Petrograd mais ils en sont tout de même réduits à pratiquer le marché noir. Trotski décrira ceux d'entre eux qui s'y adonnent comme des voyous portants pantalon bouffant et coiffés comme des souteneurs.

-Le 1er mars 1921, le délégué du parti bolchevik venu parler aux marins se fait apostropher : "Assez de bonnes paroles, quand allez-vous cesser de réquisitionner".

Le Parti bolchevik va justement se réunir en congrès et une nouvelle politique économique, NEP s'y dessinera qui va permettre aux paysans de vendre à leur compte une partie de leur récolte et aussi à de petites entreprises privées d'ouvrir. A peu près les revendications des marins...

Sauf qu'ils sont devenus des mutins et qu'ils ont osé réclamer aussi l'inconcevable : des soviets élus librement et sans communistes ! Trotski dans un texte d'autojustification de 1938, note qu'il y a parmi eux des enfants de koulaks, paysans trop riches, de boutiquiers voire de popes, tous réactionnaires indécrottables.

Il n'est pas question de renoncer à leur profit à la dictature du parti censé représenter tout le prolétariat ni de laisser les mutins nouer des liens avec les citadins de Petrograd, les villageois des alentours voire des contre-révolutionnaires de l'étranger: l'émigration russe reprend espoir avec les nouvelles venues de Kronstadt.

-Après plus d'un assaut, l'Armée rouge finit par déclencher une offensive décisive.

Une anarchiste américaine attachée à la Révolution russe, Emma Goldmann, a prié Trotski de traiter fraternellement les marins. Il a vite fait de la ranger parmi les éclectiques, critiques, raisonneurs, confusionnistes en pantoufles. Il va employer la manière forte.

Les travaux d'approche de Kronstadt se font dans la nuit du 17 au 18 mars. L'artillerie creuse d'immenses trous dans la glace qui saisit encore la mer et où périssent beaucoup de ceux qui veulent s'enfuir. Dans la ville, le futur maréchal Toukhatchevski donne l'ordre d'utiliser gaz asphyxiants et obus toxiques. On doit à la vérité de dire que cet ordre est rapporté.

On ne connaît pas la vérité en revanche sur le nombre des morts. Des milliers sans doute et davantage de disparus. 6700 marins se réfugient en Finlande voisine, nouvellement indépendante. Dans les jours qui suivent, 2168 mutins sont condamnés à mort et fusillés.

-Le rideau du Bolchoï portait trois dates: 1789, 1871, 1917. La répression de Kronstadt a commencé le jour même du cinquantième anniversaire de la Commune de Paris.

S'il a encore à rédiger une carte de vœux pour l'année 2022, et s'il veut continuer à entretenir la confusion entre lui et les révolutionnaires, le préfet de police pourra préférer à Trotski... Rosa Luxemburg- tous deux se détestaient. Rosa, critiquant les violences bolcheviks, a dit un jour: "Toute larme qui aurait pu être essuyée est une accusation."

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