Il y a à l'Arc de Triomphe depuis cent ans le Soldat Inconnu. Voici maintenant ceux dont les noms sont connus grâce à Genevoix. Le vieux Le Mesge notaire et vigneron. Et aussi bien Butrel, Sicot, Figueras et tant d'autres... D'ailleurs, c'est le cortège de ses camarades qui entre avec lui au Panthéon.

Maurice Genevoix à sa table de travail en 1980
Maurice Genevoix à sa table de travail en 1980 © Getty / James Andanson

-Sara Ghibaudo, notre rédactrice en chef, a exprimé un espoir : "Lebrun va bien nous trouver quelque chose d'original à dire sur Genevoix"...

Je crains que non. Si, du moins j'en crois le livre "Genevoix et Barbusse, la gloire et l'oubli" qui vient de paraître chez Michalon. Page 218, Jean-Yves Le Naour écrit : « Sur France Inter, Jean Lebrun récite le discours convenu selon lequel les livres de Genevoix sur 14 sonneraient plus vrai que "Le feu" de Barbusse. »

J'avoue. J'ai trop parlé avec notre ami Bernard Maris qui avait épousé la fille de Genevoix. Et aussi avec Michel Bernard, enfant de la Meuse, écrivain classique au laconisme impeccable. Tous deux ont été les promoteurs du renouveau de Genevoix.

Que n'ont-ils vu, dit Jean-Yves Le Naour, qu'il est à la racine un homme de droite, irrémédiablement attaché à un monde clos et révolu ?

Eh oui, il regrette le pays de Loire de ses dix ans : les mariniers sur le fleuve, le travail de l'artisan tonnelier sous les yeux de l'enfant émerveillé et le soir, les persiennes de bois qu'on refermait sur ses rêves en écartant les haies de glycines. Eh oui, on a parlé comme cela en France. Eh oui, il sait nommer les arbres, les oiseaux, les animaux. Aussi bien que Colette. Et si on relit de nouveau "Ceux de 14", c'est aussi parce que, sur les champs de bataille, Genevoix fait entendre, mêlés, les appels des blessés, les hennissements des chevaux qui n'en peuvent plus et le chant des oiseaux qui se poursuit.

Le Naour décrit bien les cycles de succès différenciés qu'ont connus les livres consacrés à la Grande Guerre. Barbusse, l'auteur du "Feu", longtemps, a pu avoir longtemps l'avantage. Aujourd'hui, Jean-Yves Le Naour déplore qu'il soit oublié et que sa maison dans l'Oise tombe en décrépitude alors que Genevoix pourra, je cite, "dormir sur ses deux oreilles au Panthéon."

Mais cet écart dans la reconnaissance est aussi la résultante des choix qu'ont fait les deux hommes. Au lendemain de la guerre, Genevoix s'est dégagé de la vie publique pour ne rien faire d'autre qu'écrire, Barbusse s'est engagé au Parti communiste : il n'était plus écrivain mais idéologue ; mourir glorieux à Moscou en 1935, honoré par Staline, est tout sauf une garantie de vie future.

-Genevoix lui, aussi a fini en officiel : Secrétaire perpétuel de l'Académie française, représentant institué des anciens combattants.

Et la jeunesse des années 1960 qui supportait peut-être plus mal que celle d'aujourd'hui les cérémonies obligées lui a alors tourné le dos. Le Naour rappelle que le monument aux morts de l'Ecole Normale Supérieure dont il avait été élève fut profané en 1971. Il a longtemps manqué un bras à la statue de Landowski. Il était difficile pour Genevoix de répondre à la génération de 68 qui n'avait rien à faire de la Grande Guerre. Devant un autre monument de Landowski, à la Butte de Chalmont, il essaya de lui faire entendre la voix de ses camarades :"Il faut avoir entendu pendant des heures monter du fond de l'ombre les gémissements des blessés en reconnaissant leurs voix, il faut avoir tenu contre soi un garçon de vingt ans qui meurt conscient, les yeux ouverts et le visage paisible mais de lourdes larmes roulant sur ses joues…" Jean-Yves Le Naour reconnaît qu'il a fait là son plus beau discours.

-D'ailleurs, c'est le cortège de ses camarades qui entre avec lui au Panthéon.

Barbusse est davantage un protestataire. Genevoix, c'est le testateur de ses camarades morts.

Il y a à l'Arc de Triomphe depuis cent ans le Soldat Inconnu. Voici maintenant ceux dont les noms sont connus grâce à Genevoix. Le vieux Le Mesge notaire et vigneron qui avait fait fortune aux Etats-Unis mais est revenu pour s'engager. Et aussi bien Butrel, admirable petit soldat intrépide. Sicot. Figueras qui était maître d'hôtel chez un comte et qui fut un cuistot miraculeux. Et tant d'autres...

Blessé aux Eparges, Genevoix avait dit aux hommes qui le transportaient : "Il y avait moi avec vous. Et maintenant il n'y a plus que vous. Que ferai-je sans vous ?"

Ouvrage : Jean-Yves Le Naour Genevoix et Barbusse. La gloire et l'oubli Michalon

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