La fatigue, c'est un héritage archaïque qui limite notre emprise sur le monde, amené jusqu’à nous par le long cortège de l'humanité penchée sur le travail. Mais c'est aussi un ressenti...

Homme baillant dans son lit
Homme baillant dans son lit © Getty / Debrocke/ClassicStock

Après le propre et le sale, le gras et le mince, le viol et la robe... la fatigue

Georges Vigarello publie aux éditions du Seuil une Histoire de la fatigue.

C'est un sujet pour le vendredi. La fatigue, c'est un héritage archaïque qui limite notre emprise sur le monde, amené jusqu’à nous par le long cortège de l'humanité penchée sur le travail. Mais c'est aussi un ressenti. Ainsi, le vendredi, notre technicien Patrick Henry qui a bien voulu être en présentiel avec nous depuis le début de la semaine nous dira : ce soir, je me mets en mode fainéantiel.

Cette question du ressenti est de première importance. Au Moyen Âge par lequel Vigarello commence son parcours, c'est le voyage qui fait le plus ressentir la fatigue. Traverser la forêt de Bondy infestée de bandits ou l'océan peuplé de monstres aux mâchoires de fer, on aurait dit que c'est stressant si on avait connu le mot. Cheminer et faire l'épreuve de l'insécurité, ça épuise.

En revanche, au Moyen Âge, on ne se soucie guère de mesurer la fatigue du paysan ou de l'ouvrier, rivés immobiles à leur tâche.

Une analyse sur cinq siècles

Vigarello est inusable. Il analyse les déplacements de l'usage du mot "fatigue" sur cinq siècles et près de 500 pages : vous n'avez pas eu la force de le suivre sur jusqu'au bout.

C'est un ancien prof de gym, un coureur de fond.

Je me suis, pour ma part, arrêté en 1936 - me disant que l'époque plairait à notre camarade Patrick Henry. Le Front populaire, la semaine de quarante heures, "vive la vie", le tableau de Fernand Léger, Les loisirs, qui mêle plages et maillots, vélos et coureurs, colombes et fleurs...

Ça, c'est le ressenti, surtout rétrospectif parce qu'à l'époque tout le monde n'est pas parti en congés payés...

C'est justement l'intérêt du livre de Vigarello : il met face à face le ressenti et la mesure. Il raconte comment, en 1930, des chronométreurs mettent des femmes employées par la société Bell dans une test room pour observer tout ce qui peut ralentir ou accélérer leur travail. 

D'autres suivent dans leur cabine et sur plus de 500 kilomètres, des chauffeurs de camions de livraison qui sont si fatigués qu'ils gardent la sensation d'avoir les yeux ouverts alors que leurs mains ont déjà lâché le volant.

D'où les avantages qui apparaissent à l'époque d'un peu de... dopage ?

L'histoire de la fatigue, c'est aussi une histoire de la médecine. Celle-ci, dans les années trente, vient d’intégrer la découverte des hormones, ces substances qui, élaborées par un organe, peuvent déclencher une action spécifique sur un autre organe. Le mot amphétamine apparaît en anglais en 1938. 

Et on parle encore beaucoup des exploits du docteur Serge Vorokoff qui, pour redonner du tonus aux hommes épuisés, prétendait transplanter dans leur scrotum des testicules de criminels exécutés ou d'autres de chimpanzés. L'écrivain Boulgakov s'en est inspiré dans Cœur de chien, ou le cinéaste Alain Jessua dans Traitement de choc où Alain Delon, médecin chef d'une clinique de remise en état, reste si insolemment jeune qu'il peut se baigner nu dans sa piscine, excitant les désirs de ses clients. 

Hélas, cela n'a pas fait illusion longtemps...

Les ingénieurs des années trente savaient, eux, les conséquences des contraintes exercées de l'extérieur par un corps étranger sur un matériau. Ça s'appelle tout simplement le stress. Le mot apparaît pour la première fois en anglais dans le sens que nous lui donnons aujourd'hui... Quand ? Je vous le donne en mille, en 1936, au moment où les Français du Front populaire rêvaient d'abolir la fatigue.

Ouvrage : Georges Vigarello Histoire de la fatigue. Du Moyen Âge à nos jours Editions du Seuil

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