Les Murs Blancs, c'est maintenant un domaine connu pour avoir abrité le philosophe Paul Ricoeur. Six familles s'installent là après la Libération, dans deux maisons décaties qu'elles font restaurer, décidées à vivre chacune dans un appartement mais à mettre en commun leur engagement. Tous sont liés à la revue "Esprit".

Le philosophe Paul Ricoeur chez lui à Châtenay-Malabry en 1990
Le philosophe Paul Ricoeur chez lui à Châtenay-Malabry en 1990 © AFP / ULF ANDERSEN / Aurimages

-Un jour, au début des années 2000, à Chatenay-Malabry, un jeune homme cherche son chemin. Il a rendez-vous aux Murs blancs. Il s'appelle Emmanuel Macron. Il a besoin d'argent et François Dosse, son professeur à Sciences Po, lui a dit que le philosophe Paul Ricoeur, qui habite là, cherche un assistant pour préparer un livre.

Les Murs Blancs, c'est maintenant un domaine connu pour avoir abrité le philosophe de référence de ces dernières années. Dans l'entretien qu'il a donné à Hugo et Léa Domenach pour un livre qui vient de paraître, le président livre une évocation sensible de l'appartement de Ricoeur où il a passé beaucoup de temps : les murs tapissés de livres, la pénombre du parc qui gagne par les grandes fenêtres, le gouter du 90ème anniversaire du professeur dans le parc... Mais Emmanuel Macron ajoute que ce livre lui a appris beaucoup sur la communauté des Murs blancs qu'il a connu à son crépuscule alors que Ricoeur en était le dernier survivant mais qui avait joué dans la deuxième moitié du XXème siècle, grâce à lui et bien d'autres, un rôle important dans la France contemporaine

-Une communauté ?

Six familles s'installent là après la Libération dans deux maisons décaties qu'elles font restaurer, décidées à vivre chacune dans un appartement mais à mettre en commun leur engagement. Tous sont liés à la revue "Esprit" d'inspiration chrétienne et dont on dira qu'elle cherche à créer une deuxième gauche. Tous, hommes et aussi bien femmes, ont participé à la Résistance.

Ils sont ensemble porteurs de parts dans Les Murs blancs qui est une sorte d'impropriété collective.

Dans la maison jaune au rez-de-chaussée de laquelle les Ricoeur s'installent les derniers, en 1957, habitent les Marrou, tous deux historiens. Et aussi les Baboulène -Baboulène appartient à "Témoignage chrétien" plus encore qu'à "Esprit". Dans la maison blanche, se superposent les Domenach, grands-parents des auteurs du livre, les Fraisse et les Mounier - Emmanuel le chef spirituel du groupe est mort en 1950 et sa veuve Paulette entretient son souvenir.

Rien que de fortes personnalités dont beaucoup ont exercé une grande influence intellectuelle. Par la revue "Esprit", par le journal "Le Monde " qui lui était lié. Par leur enseignement.

-Mounier avait écrit la Constitution des Murs blancs.

"Les Murs blancs ne sont pas rien. Les Murs blancs ne sont pas tout. Les Murs blancs sont. Et c'est déjà beaucoup." Mounier avait de l'humour. Il ajoutait : "Panache l'écureuil est chargé de la haute surveillance de cette Constitution et Picquart le hérisson de la police des allées."

-Hugo et Léa Domenach racontent souvent cette histoire commune par le biais des enfants qui jouent dans le parc.

En 1960, ils étaient une bonne vingtaine. Les parents voyaient leur progéniture s'ébattre sans trop s'en préoccuper avant le soir. Ils étaient persuadés que la liberté conduirait les pas de leurs enfants. Et trop occupés à transformer leur monde pour le transmettre avec application.

Rares seront les enfants qui resteront chrétiens. En revanche, jusque dans leurs jeux, ils ont imité la vie politique de leurs parents. Ils adoraient débusquer les agents de la Gestapo dans les cabanes du parc... Pendant la guerre d'Algérie les jeux devinrent sérieux. "Esprit" exerçant un rôle majeur dans la décolonisation et les partisans de l'Algérie française appelant le domaine Les Murs Rouges, les enfants prenaient leur tour dans les rondes de nuit, armés de lampes de poche pour se prémunir des attentats de l'OAS.

Et, dans les périodes plus ordinaires, ils rédigeaient un journal, à l'image de la revue, tiré à beaucoup moins d'exemplaires - 30 - mais très sérieux malgré son titre "Murs blancs cancan".

Que ce livre, bien après la disparition des fondateurs et alors que les Murs blancs ne sont plus qu'une copropriété banale, soit écrit par deux enfants lui donne tout son prix. Il ne cache rien des limites et même des drames du domaine. Quand on prône l'harmonie générale mais qu'elle est obligatoire, il faut s'attendre à des déceptions. Surtout quand les mots pour les dire manquent : les uns et aux autres avaient été forgés par un habitus chrétien qui ne les portait pas aux effusions. 

Il n'y eut pas de seconde génération des Murs blancs mais voilà qu'à la troisième, l'aventure réapparaît à la façon d'une comète.

Ouvrage : Hugo et Léa Domenach Les murs blancs Grasset

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