Au début du XXème siècle, nombre d'officiers, dans la Marine plus encore que dans l'armée de terre, demeurent des aristocrates. S'ils servent sous l'uniforme c'est parce que les autres carrières de prestige leur sont fermées. Leur seule consolation est de maintenir leur entre soi par le contrôle des avancements.

Le général André, ministre de la Guerre de 1900 à 1905
Le général André, ministre de la Guerre de 1900 à 1905 © AFP / Collection Christophel

-La République attend de son armée qu'elle tienne le rôle de la grande Muette. Pour ses officiers, pas de droit de vote depuis 1872 ni celui de se faire élire depuis 1895. Dans les premières années du XXème, l'affaire Dreyfus à peine purgée, la méfiance réciproque n'est pas retombée. 

Les ministres écrivent que l'incident Dreyfus (sic) est clos mais ce n'est pas leur intérêt de le croire. 

Nombre de leurs officiers, dans la Marine, la « Royale », plus encore que dans l'armée de terre, demeurent des aristocrates. S'ils servent sous l'uniforme c'est parce que les autres carrières de prestige leur sont fermées. On peut les surprendre quand ils affranchissent leur courrier à mettre le timbre de Marianne la tête en bas. Marianne qui devient maintenant de plus en plus anticléricale !

Leur seule consolation est de maintenir leur entre soi par le contrôle de leur tableau d'avancement qu'Ils voudraient fermer aux dreyfusards et aux républicains.

-Dans les années 1900, l'enjeu c'est le maintien dans l'armée comme dans la marine, de ce qu'on appellerait aujourd'hui cet « état profond ».

Or survient un ministre de la Guerre, le général André qui va rester cinq ans à son poste de 1900 à 1905, dans le cabinet de Waldeck Rousseau puis dans celui de Combes.

André se méfie de la présence cléricale chez les officiers : ils sont nombreux à aller à la messe ostensiblement quand ils ne transforment pas leur mess - leur cantine- en jésuitières.

L'idée est soufflée à André de constituer des fiches sur les officiers recensant les questions qui comptent pour des personnes destinées à préparer la guerre : quelle fréquentation des sacrements, quelles amitiés avec le clergé etc. ? Et à qui sera-t-il demandé tous ces renseignements ? Non pas comme le veut la tradition étatique, aux préfectures et à la Sûreté générale mais aux loges du Grand Orient de France qui avec les sections du parti radical, leurs symétriques maillent le pays. 

Un membre du cabinet du général André, le capitaine Mollin, et le secrétaire général de l'obédience, Vadecard, se mettent au travail et échangent avec les frères de toutes les provinces une correspondance fournie à laquelle a pu accéder Emmanuel Thiébot qui vient de publier un livre sur ce scandale oublié de la IIIème : l'affaire des fiches.

-Combien de fiches constituées sur les officiers jugés réactionnaires entre 1901 et 1905 ?

Plus de 18000. Serrées dans une armoire fermée du Grand Orient. Mais dont l'adjoint de Vadecard a une clé.

Or Il arrive que se produisent des transferts. L’adjoint, Bidegain, passe à la force adverse. Il va confesser à des prêtres la tache en effet étrange qu'il accomplit. Ces prêtres appartiennent à la forteresse antimaçonnique de papier que l'Eglise a construite en face du Grand Orient, avec force journaux et associations. L'annonce de la trahison de Bidegain vient aux oreilles d'un député nationaliste, lui-même capitaine démissionnaire, Guyot de Villeneuve. Ce Guyot est par ailleurs passionné de photographie, il prend le plus de clichés possibles des fiches de l'armoire de Vadecart et Bidegain...

-Et le 28 octobre 1904, l'affaire éclate à la Chambre.

Guyot de Villeneuve a préparé son interpellation. Le pamphlétaire nationaliste Léon Daudet observe depuis la tribune de presse le gouvernement prêt à recevoir l'a, sur son banc : "J'aperçois de dos le petit Combes, horrible produit de l'anticléricalisme de sous-préfecture et la nuque de vautour pelé du général André." 

Les jours qui suivent, les journaux de droite publient les clichés des fiches, une par une pour faire monter la pression. André prend peur, démissionne le capitaine Mollin, brûle les fiches qu'il a en sa possession, risquant un feu de cheminée.

Et le 4 novembre, nouvel assaut au Palais-Bourbon à l'issue duquel le général André qui rassemble ses notes après une intervention piteuse, voit un député nationaliste se diriger vers lui. C'est Syveton, qui lui applique deux baffes.

-Tollé dans l'hémicycle tandis que partout dans le pays des incidents éclatent.

On ne compte pas les duels que les officiers fichés exigent de leurs délateurs - les fournisseurs des fiches étaient souvent identifiables.

Dans votre bonne ville de Vendée, Bruno, "Le Journal des Sables" invite à une "danse des casseroles". Il faut savoir que la casserole est alors associée à la délation. Un autre député surexcité, Baudry d'Asson en apporte une à la Chambre avec l'intention d'en coiffer le petit père Combes lui-même.

La solution viendra de la démission du général André mais c'est Syveton qui apportera une conclusion inattendue. Objet de poursuites pour avoir porté la main sur un ministre, on le retrouve mort à la veille de son procès. Assassiné par les maçons ? Suicidé ? Sa veuve fait effort pour montrer un peu de chagrin mais on apprend bientôt qu'en son absence, Syveton obligeait ses servantes à danser dénudées devant lui avant de les courser dans l'appartement.

-Un scandale chasse l'autre.

Et le député nationaliste déshonoré, les francs-maçons s'estiment quittes.

Il n'y a pas de quoi rire. Regardez plutôt du côté de Charles Péguy. Il était l'une des incarnations du dreyfusisme. Pour lui, après ce grand moment de sursaut moral, l'affaire des fiches, c'est un avertissement multiplié par deux : la République est en train de se décomposer.

Ouvrage : Emmanuel Thiébot Le scandale oublié de la IIIème République. Le Grand Orient de France et l'affaire des fiches Ekho-Dunod

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