La réaction d'Erdogan au succès de la série télévisée "Le Siècle magnifique" consacrée au sultan Soliman 1er a vite fait comprendre qu'il n'était pas le démocrate-chrétien asiatique qu'espéraient certains. Les scènes de séduction auxquelles se livraient Soliman et sa favorite l'avaient heurté.

Le président turc Recep Tayyip Erdogan à la première de la série télévisée Mehmetçik Kut'ül Amare en 2018
Le président turc Recep Tayyip Erdogan à la première de la série télévisée Mehmetçik Kut'ül Amare en 2018 © AFP / Yasin Bulbu

-Réouverture d'une station balnéaire à Chypre Nord au moment de la présidentielle à Chypre Sud, Haut Karabakh, exploitation des ressources de la Méditerranée, extension, pour l'heure suspendue mais suspendue seulement, du réseau de Turkish Airlines... Chaque occasion est bonne à Erdogan pour étendre la zone d'influence turque...

Et il faut compter aussi avec ce qu'on appelle le soft power. 

Istanbul n'a pas renoncé à devenir le premier aéroport mondial mais les séries télé turques, que promeut généralement la compagnie nationale sur ses avions, sont déjà les deuxièmes à l'exportation dans le vaste monde. Doublées en arabe, en grec et dans bien d'autres langues. Quand elles décrivent les nouvelles mœurs contemporaines, elles peuvent provoquer l'ire du grand mufti d'Arabie saoudite ou du patriarche d'Athènes mais c'est plutôt des leçons d'histoire qu'elles dispensent que nous devrions nous inquiéter.

-Les séries d'histoire privilégient volontiers les souverains, en Turquie comme chez nous.

Mehmed II le conquérant de Constantinople, en 1453, n'a connu qu'un succès d’estime : trop sérieux dans doute.

En revanche, Soliman le Magnifique, son successeur au XVIème siècle, a fait un véritable triomphe il y a une petite dizaine d'années. La réaction d'Erdogan à ce succès de la série a vite fait comprendre qu'il n'était pas le démocrate-chrétien asiatique qu'espéraient certains. Les scènes de séduction auxquelles se livraient Soliman et sa favorite l'avaient heurté. Et aussi, peut-être, celles avec son médecin juif et sûrement celles où il consommait du vin en abondance. "Si vous croyez que c'est ainsi que Soliman est arrivé en 1529 aux portes de Vienne, avait-il dit dans une conférence de presse, vous vous trompez, c'était un conquérant à cheval brave et pieux. "

-Les ennemis de Dieu ont un plan mais Dieu aussi à un plan, observe souvent Erdogan. Le président turc a aujourd'hui des motifs d'être satisfait de la dernière série en date consacrée au dernier vrai sultan, celui des années 1877-1909. Il recommande de la regarder. Et on sait que les soutiens d'Erdogan deviennent rapidement des fans de ce qu'il aime.

Abdülhamid II, c'est de lui qu'il s'agit, était un homme à la vie réglée et économe. II a réussi à prolonger presque indéfiniment un règne commencé en 1877 sous les pires auspices. La banqueroute, le déferlement des troupes russes en Anatolie et jusqu'aux portes d'Istanbul, interrompu seulement par l'arrivée tardive de la marine britannique en mer de Marmara, un traité désastreux en 1878 à Berlin qui ampute l'empire de nombreuses terres des Balkans.

D'ailleurs au long de son règne Abdülhamid II devra accepter une diminution d'un cinquième de ses territoires.

S'il intéresse Erdogan, c'est qu'il choisit de moderniser l'Empire tous azimuts mais en le soumettant à un contrôle strict. Le chemin de fer oui, le téléphone non car il permet de comploter. Les fonctionnaires conservateurs d'Anatolie oui, ceux, occidentalisés, d'Istanbul, non.

Abdülhamid II est passablement paranoïaque. Erdogan, après la tentative de putsch dont il a été l'objet en 2016 se refuse à lui donner tort. Il ne faut jamais trop se méfier des occidentaux qui veulent le démembrement de l'empire ottoman - et de leurs agents, à commencer par les juifs : dans la série, l'entrevue entre le sultan et Theodor Herzl est un grand moment d'antisémitisme assumé.

-Le dernier grand sultan est aussi celui qui, dans l'histoire ottomane, relève le titre de calife.

Depuis le XIIIème il n 'y a plus de califat. Soliman se qualifie de maitre de la conjoncture des planètes mais pas de calife.

En revanche, Abdülhamid II, à mesure que l'espace de son sultanat se réduit, veut rehausser son rôle international par le califat. A l'entendre, les musulmans du monde entier relèvent de son autorité religieuse légitimée par le contrôle des Lieux saints : les musulmans d'Asie jusqu'à Java, ceux des empires coloniaux anglais et français.

Et évidemment, il a la responsabilité de réduire les hérétiques quand ils relèvent la tête. Alévis et Yesidis à qui il envoie des prédicateurs, Arméniens chez qui il laisse faire des pogroms qui provoquent des dizaines de milliers de morts en 1895-1896.

Les puissances démocratiques d'Europe ont alors qualifié Abdülhamid II de "sultan rouge". Elles ont un moment résolu de s'en débarrasser sans aller jusqu'au bout de leur intention.

Abdülhamid finira sous le poids des contradictions ottomanes. Déposé en 1909, transféré sous étroite surveillance à Salonique. C'est finalement à Istanbul qu'il mourra en 1918.

Le sultanat sera aboli en 1922, le califat en 1924. La République turque fera alors peser son joug sur l'histoire sans chercher à y intégrer vraiment l'héritage ottoman.

Les derniers descendants du dernier calife ont fait savoir qu'ils appréciaient à sa juste valeur la réhabilitation télévisuelle de leur aïeul.

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