Existe-t-il un précédent à la gifle donnée au président Emmanuel Macron à Tain l’Hermitage la semaine dernière ? Oui. Le 18 juin 1899, le baron Christiani escalade une barrière qui le sépare de la tribune présidentielle, bouscule la femme de l'ambassadeur d'Italie et porte un coup de canne au président Émile Loubet !

18 juin 1899, le président Emile Loubet est attaqué à la canne par le baron Christiani.
18 juin 1899, le président Emile Loubet est attaqué à la canne par le baron Christiani. © AFP / Photo 12 via Afp

-C'est en juin, en 1894, que le président Sadi Carnot est assassiné dans le cadre d'un déplacement à Lyon. En 1932, c'est le tour du président Paul Doumer, à Paris. On a pensé à ces attentats lors de l'épisode de mardi dernier à Tain l'Ermitage

Oui mais ces deux assassinats ont été commis par des étrangers, un anarchiste italien, Caserio, en 1894, et un émigré russe fascistoide, Gorguloff, en 1932. Des conflits extérieurs, indémêlables pour les citoyens français étant comme transcrits de force dans notre pays. L'émotion fut grande mais il n'y avait pas vraiment lieu à tirer de leçons politiques intérieures de l'évènement.

Pareillement quand le président Loubet recevant en 1905 le roi d'Espagne Alphonse XIII fut comme soufflé par une bombe dans leur voiture commune au coin de la rue de Rivoli et de la rue de Rohan. S'il y avait perdu la vie, il aurait été la victime collatérale d'une lutte à mort des anarchistes d'outre-Pyrénées et du jeune souverain de Madrid.

Ce jour de juin, encore, les caricaturistes se contentèrent de représenter le couvre-chef du président, un huit-reflets, soulevé par l'explosion, suspendu dans les airs, cabossé...

-Un huit-reflets cabossé?

Le haut de forme d'autrefois quand il était soigneusement entretenu produisait huit reflets. C'était l'emblème des hommes de bien et Loubet le portait à merveille. Je vais vous expliquer pourquoi il fut néanmoins montré toujours cabossé pendant tout son septennat.

Lorsqu'il fut élu par les parlementaires en 1899, à la suite du décès inopiné de Félix Faure, Loubet s'en était coiffé pour rejoindre l’Élysée. Mais on était en pleine affaire Dreyfus. Loubet n'était pas précisément dreyfusard mais il n'était aucunement antidreyfusard. Les antidreyfusards troublèrent violemment son cortège, secouant même sa voiture. Le général qui commandait les troupes assurant sa sécurité manqua à son devoir.  Encore un peu et il aurait pu suivre les conseils des leaders des manifestations qui le poussaient au coup d'état. Loubet ne parvint à son palais qu'à grand peine, le haut de forme en bataille.

Quelque temps après, en juin - toujours juin- le nouveau président se rend à l'hippodrome d'Auteuil, invité par la société des steeple-chase. Il est accueilli par les cris de l'extrême droite auxquels il est maintenant accoutumé - je ne vous les répète donc pas. L'emblème du ralliement des monarchistes, nombreux dans l'enceinte, n'est pas "Montjoie Saint Denis" mais l'œillet blanc à la boutonnière.

Un gentleman le porte à merveille. C'est un des plus élégants des manifestants : le baron Christiani. Rentier de bonne famille - quoique d'Empire, il consacre beaucoup de temps à la chasse, à l'escrime et à sa collection d'objets d'art. Un homme épatant et si charmant... 

Sauf quand il escalade la barrière qui le sépare de la tribune présidentielle, bouscule la femme de l'ambassadeur d'Italie qui n'en peut mais, s'élance vers Loubet et lui porte un coup de canne, hop. La présence de l'entourage du président a gêné le baron. En fait, c'est le huit-reflets de Loubet qui a tout pris, il est tout cabossé.

Dorénavant, dans les dessins de presse, ce chapeau dans un état piteux accompagnera l'image du président. 

-Dans l'histoire des présidents, s'il y a un précèdent au geste de Tain l'Ermitage c'est celui-là

On peut se demander ce qui serait advenu si la main de l'agresseur avait tenu une arme à feu.

Mais, inversement, la possession d'une arme à feu suffit-elle à constituer un attentat ? Le geste de Maxime Brunerie le 14 juillet 2002 était-il exactement un attentat? L'homme a sorti sa carabine d'un étui de guitare, a tiré en direction de Jacques Chirac mais il était trop loin et ce qu'il attendait en réalité, c'était peut-être d'être tué lui-même par le GIGN.

En tout cas, pour ce qui nous occupe aujourd'hui, la gifle de Tain l'Ermitage, n'était pas un attentat mais c'était plus qu'une simple offense au chef de l'Etat.

-Comme le coup de canne sur le chapeau de Loubet qui en sortit définitivement cabossé.

Depuis 1881, et aujourd'hui encore, existe un délit d'offense au président mais défini dans le cadre de la loi sur la presse, il s'applique  seulement aux violences verbales et écrites.

Dans le cas de l'hippodrome d'Auteuil et de Tain l'Ermitage, il s'agit de violence physique sur dépositaire de l'autorité publique.

Christiani comparait moins de dix jours après les faits. Et il est condamné plus lourdement que Damien Tarel la semaine dernière: quatre ans de prison. Il sera libéré neuf mois après : en pareille circonstance, une partie de l'opinion attend généralement un geste du président : Emmanuel Macron s'est abstenu de porter plainte ; en 1900, Loubet a hâté la libération de Christiani.

-Le risque politique serait de faire de l'auteur de la violence un martyr.

Christiani, le premier jour, alors qu'il a été passablement malmené, a continué de plastronner : " si nous avions été quarante, nous aurions enlevé la tribune." Mais devant les juges, il s'est tenu bien plus en retrait. Au grand dam de ses partisans qui attendaient du baron des déclarations à l'emporte-pièce.

La presse a noté que Tarel a été, lui, d'un calme extrême. Sa ligne de défense a consisté à dire que le peuple français n'était pas écouté et qu'il était victime de l'injustice du pouvoir.

Il parait qu'il est nourri de la fréquentation des mondes parallèles et de L'imaginaire moyenâgeux à l'œuvre sur le net. 

On se souvient peut-être de l'attentat du Petit-Clamart contre le général de Gaulle en 1962.Ses concepteurs, Bastien-Thiry et La Tocnaye, se référaient aussi au Moyen Age. Mais celui de la théologie; Ils se justifiaient en disant que Thomas d'Aquin avait légitimé le tyrannicide dès lors que le souverain devenait tyran en passant les bornes. C'est le tyrannicide qui donna aussi sa justification à Ravaillac quand il assassina Henri IV en 1610. 

Si on veut comprendre le répertoire des ennemis de la République, il faut remonter à des souvenirs plus anciens que ceux de la République. Dans le grand retour à l'archaïque que nous vivons, attendez-vous à voir revenir ce vieux thème du tyrannicide.

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