En Nouvelle-Calédonie, les Nouméens ont l'impression de vivre dans une société multiculturelle où chacun peut tenter sa chance. Mais du côté kanak comme d'ailleurs du côté des européens qu'on nomme les broussards, on n'a pas cette perception de l'époque. On croit à la souveraineté sur le sol.

L’usine de ferronickel de Koniambo à Voh  en Nouvelle-Calédonie en 2014
L’usine de ferronickel de Koniambo à Voh en Nouvelle-Calédonie en 2014 © Getty / Frederic Desmoulins

-De sérieuses violences ont marqué la Nouvelles Calédonie la semaine passée. L'une des trois usines de nickel de l'île, celle de la province Sud, est en mise en vente par la société brésilienne propriétaire qui dit y essuyer trop de pertes. Les indépendantistes reprochent à la première solution mise en avant de négliger les intérêts locaux : il faut, disent-ils, une" usine-pays". Quelques-uns d'entre eux ont tenté de s'introduire en force dans les bâtiments classés Seveso et d'autres ont construit des barrages routiers qui ont un moment coupé l'île en deux.

Et les anti-indépendantistes ont répondu à Nouméa par une grande manifestation tricolore.

Les Nouméens qui s'affirment français et n'ont souvent d'yeux que pour l'Amérique éprouvent beaucoup de difficultés à comprendre l'intérieur. Le nouveau président du musée du quai Branly, Emmanuel Kasarhérou, qui est fils d'un kanak et d'une métropolitaine dit souvent qu'on pourrait faire une thèse rien qu'en s'asseyant au marché de Nouméa : on y entend de l'anglais, du japonais, du tahitien, du marquisien, du wallisien... Les Nouméens ont l'impression de vivre dans une société multiculturelle où chacun peut tenter sa chance. Mais du côté kanak comme d'ailleurs du côté des européens qu'on nomme les broussards, on n'a pas cette perception de l'époque. On croit à la souveraineté sur le sol.

-On est frappé d'entendre chaque fois que des violences ont lieu en Nouvelle Calédonie surgir de suite la référence à la guerre civile, comme si elle était toujours toute proche.

Emmanuel Kasarhérou qui a 60 ans dit que tel était le climat dans lequel a vécu sa génération. "La voie la plus simple, dit-il, paraissait être celle de l'affrontement".

Il rentre en 1985 après que des barrages, fin 1984, avaient déjà soustrait, et cette fois très longuement, la plus grande partie de l'île à l'autorité de Nouméa.

François Mitterrand avait nommé haut-commissaire Edgard Pisani, un politique de haute stature. Lui qui avait été acteur de la Libération, dit avoir rarement vu autant de haines croisées. Beaucoup se cristallisèrent d'ailleurs autour de lui et il fallut l'éloigner.

En janvier 1985, avaient été tués coup sur coup un jeune broussard, Yves Tual, attaché à sa terre et à la France puis le lendemain, peut-être en représailles, Eloi Machoro, activiste kanak spécialiste des opérations dures, du genre de celles qu'on vient de connaître dans l'usine de nickel Sud.

Ces deux morts portèrent un coup fatal au plan d'indépendance-association que Pisani venait de proposer. A son avis, la Nouvelle-Calédonie pouvait disposer de sa souveraineté tout en contractant des engagements mutuels avec la France qui auraient garanti sa sécurité et celle des européens. Indépendance-association : les uns trouvaient qu'il resterait encore trop de France, les autres qu'il y aurait trop d'indépendance. L'idée méritait d'être éclairée par d'autres feux que ceux des assassinats.

-Après 1986, sous Chirac Premier ministre, retour en arrière, rupture, assaut de la grotte d'Ouvéa par les gendarmes... Puis le lien est difficilement renoué par Michel Rocard. Et revient aujourd'hui la formule de Pisani...

Pisani raconte dans ses Mémoires que Tjibaou, le leader indépendantiste, s'étant laissé convaincre par lui, l'avait mené par un sentier jusqu'à un arbre millénaire : "Je n'ai pas voulu vous dire mon accord autour d'une table mais là, au pied de l'arbre de mes ancêtres." Emmanuel Kasarhérou observe que le nickel, bien sûr, c'est important mais que, pour Tjibaou, les traditions culturelles, c'est bien davantage.

Mais il s'interroge aussi : on est à juste titre fier de ses identités en Nouvelle Calédonie, pourtant on peut former un peuple sur un autre modèle que celui de l'unicité de l'état-nation du XIXème ; la modernité de la décolonisation, c'est d'explorer d'autres formes de vie commune.

Indépendance-association ? Il sera difficile d'inventer quelque chose de nouveau en reconduisant contre l'autre la violence qui fut déployée autrefois contre soi.

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