La dictature militaire en Birmanie a commencé quinze ans après l'indépendance, en 1962. Le premier coup d'état à cette date n'a pas créé un régime de circonstance. Les prétoriens installés au pouvoir pensent depuis cette date que l'état birman, c'est littéralement l'armée.

Habitant de Rangon lisant un journal annonçant l'état d'urgence en Birmanie le 02/02/2021
Habitant de Rangon lisant un journal annonçant l'état d'urgence en Birmanie le 02/02/2021 © Getty / SOPA Images

-Le coup d'état en Birmanie provoque une forte réaction populaire. Elle rappelle les grands mouvements de protestation de 1988 et de 2007; en même temps, elle révèle les changements d'une société de plus en plus ouverte. L'armée, elle, reste semblable à elle-même, on a parlé d'un système prétorien.

La dictature militaire a commencé quinze ans après l'indépendance, en 1962, il y a un demi-siècle donc. Le premier coup d'état à cette date n'a pas créé un régime de circonstance. Les prétoriens installés au pouvoir pensent depuis cette date que l'état birman, c'est littéralement l'armée.

On a connu d'autres régimes prétoriens, en Amérique du Sud, en Asie à Taiwan par exemple sous le régime du maréchal Tchang Kai Chek mais rarement sur une telle durée, avec un tel enracinement.

-L'armée dit que, sans elle, l'unité du pays ne peut tenir.

Pour faire très simple, la monarchie birmane qui a duré plus longtemps encore -quelque mille ans- s'était établie dans le vaste bassin fluvial de l'Irrawady, l'immense serpent liquide d'étain dont parle Kessel. C'est le pays bamar. Les minorités, innombrables, peuplent surtout les montagnes et les zones frontières avec la Thaïlande, la Chine, l'Inde, le Bangladesh.

Unir tout cet ensemble demande beaucoup d'intelligence et de souplesse ou bien la brutalité de l'autoritarisme.

Aung San Suu Kyi est la fille du héros de l'indépendance, un général -soit dit en passant. En 1947, son père, Aung San, rentrait de Panglong, ville des Shan, où il venait de signer un pacte avec un groupe de minorités quand il fut assassiné. Le régime civil qui tenta de se maintenir dans les années suivantes ne réussit pas à empêcher les rebellions ethniques.

Les militaires, en prenant les commandes, assurèrent qu'ils sauraient remettre de l'ordre avec leurs méthodes.

Ils l'ont encore montré récemment en rejetant les Royingyas musulmans au-delà de la frontière avec le Bangladesh.

-L'idéologie prônée par l'armée a pu changer mais pas l'armée.

Dans les vingt-cinq premières années de la dictature, le général Ne Win assura chercher une voie birmane vers le socialisme. C'est la période isolationniste. Les étrangers ne peuvent entrer qu'au compte-gouttes et les Birmans sont consignés dans le pays. La chaire d'anglais de l'université de Rangoon est supprimée. C'est, comme la Corée du Nord, un pays ermite.

Après 1988 et la reprise en main qui suit un premier mouvement populaire, l'armée verse dans l'économie de marché. La Chine commence à investir massivement chez sa voisine du Sud qu'elle soutient inconditionnellement. Elle s'irrite cependant de l'autisme des militaires birmans.

Ceux-ci, impavides, quelle que soit la période, tiennent le même discours. L'armée est le père et la mère de la patrie. Dans une population d'un peu plus de 50 millions d'habitants, ses 350 ou 400000 hommes nourrissent des familles innombrables. Le soldat qui la quitterait mettrait ses proches en difficulté. Quant aux officiers, ils captent les dividendes des conglomérats économiques nationalisés : les affaires en Birmanie passent par l'Etat et l'Etat, c'est... l'armée. Il se dit que les intérêts personnels et familiaux de l'actuel chef d'état-major ne sont pas étrangers au coup de force qu'il vient de réaliser.

-Depuis le second mouvement populaire- et d'abord bouddhiste -de 2007, les militaires ont eu le temps de réfléchir à la place à faire à Aung San Suu Kyi et à son parti.

Les politistes distinguent le régime prétorien indirect du régime prétorien direct. Une Constitution en 2008, qu'Aung San Suu Kyi n'a jamais acceptée, leur réserve aux militaires 25% des places au Parlement, et des ministères-clés. Mais la Dame, The Lady, remporte consécutivement les élections de 2010, de 2015. On l'isole au milieu d'une cour dans un palais de la nouvelle capitale, érigée loin de tout. On la compromet dans la répression des Royingyas. Elle perd son aura internationale mais elle triomphe encore aux élections de novembre 2020. C'est le Parlement issu de ce scrutin où l'armée n'a obtenu qu'une petite quarantaine de sièges qui vient d'être empêché de se réunir.

En fait, les chefs de l'armée ont jugé ne pas avoir d'autre choix. Les prétoriens ne quittent jamais la place que si une transition profitable- et non pas humiliante- leur est offerte. Ceux de Birmanie n'ont pas la réputation d'être les plus intelligents du monde. L'Etat qu'ils prétendent incarner leur est indispensable dans leurs affaires où, en réalité, ils ne sont pas très agiles - les Chinois l'ont bien noté.

Réprimer les minorités, surveiller et punir le pays bamar, ils sont habitués à faire. Pour qu'ils quittent leur rôle appris mécaniquement, il aurait fallu qu'ils sachent se reconvertir.

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