Le Parlement définira d'abord en 1881 la durée des campagnes et instaurera la carte d'électeur en 1884. Dès 1882, une commission recommandera l'enveloppe mais en 1889, 1898 et 1901 elle sera rejetée par les deux Assemblées.

Electeurs dans les isoloirs d'un bureau de vote à Saint-Denis le 24 septembre 1967
Electeurs dans les isoloirs d'un bureau de vote à Saint-Denis le 24 septembre 1967 © Getty / Keystone-France

-Elections ce dimanche. Même pour qui s'abstient souvent, on sait comment on doit procéder : on vote seul, après avoir choisi un bulletin qu'on glisse dans une enveloppe et pas n'importe où dans le bureau : dans l'isoloir et ensuite on se dirige vers le président et on glisse son bulletin dans l'urne. Mais depuis quand est-ce ainsi ?

Au temps de la monarchie constitutionnelle et du suffrage censitaire, fondé sur la fortune, réservé à ceux qui payaient un cens, un impôt élevé, une table était disposée dans le bureau de vote où on écrivait le nom qu'on choisissait sur une feuille de papier : en bonne logique aristocratique, on ne cachait pas vraiment ses opinions.

La Deuxième République, en 1848, instaure le suffrage universel - masculin. De 246000 électeurs on passe à près de 9 millions.

Comment changer d’échelle ? A Pâques 1848, le scrutin sera organisé dans les seuls chefs-lieux de cantons où on se rendra depuis son domicile, souvent dans des manières de processions conduites par les notables qui apprivoisent ainsi le corps électoral, ce nouveau maitre.

Le ministère de l'Intérieur s'est proposé de fournir des urnes gratuites mais certains chefs-lieux de canton renâclent à payer les frais de port. Ils se contenteront de n'importe quelle boite - on soutiendra que furent utilisés des soupières et des chapeaux...

Le chapeau ne convient vraiment pas car le vote est sensé demeurer secret, bien que se déroulant en public...

Pour les élections suivantes, en 1849, il est indiqué que c'est au président du bureau de prendre des mains de l'électeur son bulletin et de le glisser dans l'urne. 

Le bulletin n'est pas protégé par une enveloppe. Il n'est pas non plus nécessairement imprimé. Les élections s'étant établies le dimanche, c'est jour à boire : des rabatteurs et autres cabaleurs peuvent vous offrir des rafraichissements en même temps qu'ils distribuent des bulletins...

-Et quand l'idée de l'enveloppe apparait-elle ?

Dans les années 1860. 

Curieusement il fallut deux générations pour que l'enveloppe- et son corollaire l'isoloir -s'imposent.

Le Parlement définira d'abord en 1881 la durée des campagnes - vingt jours ; il instaurera la carte d'électeur - 1884. Dès 1882, une commission recommandera l'enveloppe mais en 1889, en 1898, en 1901 elle sera rejetée par les deux Assemblées. Le Royaume Uni, la Belgique, l'Allemagne l'avaient adoptée mais en France, ça ne passe pas.

Jusqu'à une loi de 1913 qui instaure l'enveloppe et l'isoloir d'un même mouvement.

-Quelles raisons étaient-elles invoquées pour retarder ce choix ?

En 1889, Jolibois, un député de Vendée en invente une qui mérite d'être réitérée : figurez-vous qu'en Vendée les campagnards n'ont pas la même dextérité que les citadins pour ouvrir et fermer une enveloppe. Un certain Germain Périer souligne, lui, que les ouvriers eux aussi ont les mains calleuses. Le comte de Martimprey se fait l'interprète des paralytiques et des infirmes...

En réalité, la difficulté principale tient à l'isoloir qui devient nécessaire dès lors qu'il faut glisser un bulletin dans une enveloppe. L'isoloir suscite maintes plaisanteries. On le présente comme un cabinet, une cellule, un cabanon. Mais ce qui gêne c'est qu'il va devenir l'équivalent du confessionnal.

Je m'explique avec un souvenir. Il m'est arrivé de tenir un bureau de vote à Enghien les Bains, station thermale chic au Nord de Paris. J'ai été surpris par l'allure des électeurs du bord du lac -ils paraissaient généralement vingt ans de moins que l'âge indiqué sur la carte d'identité qu'ils me tendaient. Et voilà que je lis sur l'une d'elles : Pétrement, Simone. C'était la biographe de la grande philosophe Simone Weil. Agrégée de philo elle aussi surtout sa meilleure amie, sa confidente. Elle va vers l'isoloir et tenez-vous bien, elle y passe au moins trois ou quatre minutes. On a prévu des rideaux courts pour que l'électeur s'y tienne seul. Simone Pétrement est bien seule, j'en atteste : c'est avec elle-même qu'elle délibère longuement.

L'isoloir va fabriquer un électeur avec un grand E. Il reste membre d'un corps collectif mais c'est lui qui pose seul l'acte le plus considérable de la vie politique ; l'équivalent d'un sacrement et qui demande du temps, du sérieux, de la solennité.

Et que fait l'électrice Simone Pétrement ensuite ? Elle va droit à l'urne et c'est elle-même qui glisse l'enveloppe dans l'urne sainte. Là aussi c'est le texte de 1913 qui fait foi. Instaurant l'enveloppe et l'isoloir, il a aussi dépossédé le président du bureau du privilège d'introduire le bulletin dans l'urne.

La première expérimentation de ce nouveau rituel, inchangé depuis, a eu lieu avec les législatives de 14 qui ont précédé la guerre.

On propose maintenant des isoloirs en carton recyclable. Fort bien. Mais certains, jusqu'au sommet de l'Etat, sont persuadés qu'on diminuerait l'abstention en permettant aussi le vote par un clic depuis son domicile. Ce serait oublier l'importance des rites. Les sociologues de la religion ont montré que la chute de la pratique religieuse en France s'est vertigineusement creusée avec l'abandon du sacrement de pénitence et donc de l'isoloir - pardon : du confessionnal.

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