Thiers réunit un conseil le 17 mars 1871 pour préparer l'enlèvement des canons des parisiens comptant ainsi pouvoir dire aux députés à Versailles : "Voyez comme je traite les esprits forts de la capitale". Mais le général Vinoy prévient que les arrondissements du Nord et de l'Est sont déjà quasi-républiques autonomes.

Vue générale du parc d'artillerie de la Butte Montmartre le 18 mars 1871
Vue générale du parc d'artillerie de la Butte Montmartre le 18 mars 1871 © AFP / AFP

-Nous sommes les 17 et 18 mars 1871. Les Parisiens en ont tant vu depuis six mois que le gouvernement de Thiers ne mesure plus très bien ce qui pourrait encore les émouvoir. Il a multiplié les décisions humiliantes pour eux. L'Assemblée de Bordeaux va être transférée le 20 à... Versailles. Les échéances de dette accumulées pendant le siège deviennent exigibles...

Et Thiers remet en cause la solde versée aux Gardes nationaux. Trente sous par jour, ce n'est pas beaucoup mais ça assure le quotidien et la dignité de beaucoup. 

Demeurent à Paris des gendarmes que personne n'aime, des soldats de ligne errants, dépenaillés, désœuvrés, dépendant du général Vinoy que pas grand monde n'obéit et... près de 200.000 gardes nationaux. Il ne faut pas se les représenter comme se ressemblant tous. Ce sont des habitants de tous statuts, venant de la bourgeoisie classique mais aussi de la bourgeoisie travailleuse comme dit Jules Vallès : petits chefs d'entreprise, boutiquiers. Et des ouvriers comme il y en a tant à l'époque : lecteurs assidus, fortes têtes. L'armistice leur a permis à tous de conserver leurs armes et leurs canons, parfois acquis par souscription populaire et qu'ils considèrent comme leurs.

Thiers est arrivé de Bordeaux à Paris le 15. Au Quai d'Orsay où il demeure, il réunit un conseil le 17 au soir pour préparer l'enlèvement de ces canons. Il compte ainsi pouvoir dire aux députés à leur première réunion à Versailles : "Voyez comme je traite les esprits forts de la capitale". Vinoy lui représente que les arrondissements du Nord et de l'Est sont déjà quasi-républiques autonomes et que les gardes nationaux ont constitué une hiérarchie parallèle sous forme de Comité central. Thiers n'en démord pas.

-Le 18, vers 6 heures du matin, les hommes du général Lecomte montent à l'assaut de Montmartre où l'espace actuellement occupé par le Sacré Cœur sert d'entrepôt aux canons.

La sentinelle de la Garde nationale Turpin fait face au gendarme en tête de colonne. Le gendarme lui tire dessus. Survient une ambulancière de la Garde. On peut lui faire confiance pour panser la blessure de Turpin et la mettre en scène : c'est Louise Michel ! Dévalant la rue Lepic, elle appelle la butte entière à la lutte. A huit heures, la foule entoure les lignards. A trois reprises, Lecomte commande le feu. Les femmes crient : "Allez-vous tirer sur nous ?". Lecomte ne semble pas avoir été aimé de ses hommes. Ils vont mettre la crosse en l'air.

Un peu plus tard, au pied de la butte cette fois, un autre général, à la retraite celui-là, baguenaude en civil. Mais ce curieux, Clément-Thomas, est un furieux qui se targue d'avoir participé à la répression de l'insurrection ouvrière de juin 48. Il est reconnu et rejoint Lecomte dans une geôle improvisée.

Les deux généraux seront fusillés, sans autre forme de procès, à 17 heures, les hommes de Lecomte formant le peloton. Le député maire du XVIIIème, le jeune Clemenceau, arrivera trop tard pour intervenir et ses administrés surexcités manqueront de lui faire un mauvais sort. Cela aurait été dommage pour la France. Clemenceau racontera plus tard avoir observé à cet instant ce phénomène pathologique qu'on pourrait appeler le délire du sang, les femmes ne se contentant pas d'enrubanner leurs canons de tricolore mais hurlent plus fort que les autres. La scène de Montmartre servira à effrayer les provinces et à enclencher le mythe des pétroleuses.

-Et dans le reste de Paris ? 

C'est l'essentiel de la rive droite qui est bientôt gagnée. C'est qu'il y a des canons un peu partout. Les drapeaux rouges sont hissés sur les façades de plusieurs mairies d'arrondissement et le soir à 22 heures sur l'Hôtel de Ville central. L'investissement de celui-ci se fera d'ailleurs par des Gardes nationaux venus de la rive gauche commandés par Duval. Duval, ouvrier fondeur, c'est un disciple de Blanqui, le perpétuel enfermé, que le gouvernement vient de serrer dans une cellule pour la nième fois. Les blanquistes sont plusieurs à jouer un rôle déterminant le 18 mars : ils sont toujours prêts à faire des coups de main.

-Cette victoire rapidement acquise, les insurgés parisiens auraient pu la prolonger.

Thiers et ses ministres quittent vite fait la capitale pour rejoindre la leur, Versailles. Mais le comité central de la Garde nationale qui feint l'après-midi d'être l'organisateur ce qui lui a échappé ne ferme pas les portes de Paris. Les soldats de ligne peuvent s'échapper. Seraient-ils restés qu'ils auraient peut-être fraternise.

En tout cas, le 19 au matin, le rapport des forces est en faveur des insurgés. Mais la Commune n'existe pas encore pour prendre les choses en main.

La Commune, Le Comité central prévoira très vite de la faire élire. Commune ? Le mot vient de la Grande Révolution. Tous les participants du moment qui commence incarnent chacun à sa façon les révolutions antécédentes. Jusqu'à Thiers qui se souvient avoir été, en février 48, coincé dans le cabinet du roi Louis-Philippe. C'est pour cela qu'il est parti fissa. Pour reprendre haleine après cette chaude alerte.

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